i l'on considère que l'école est un des premiers lieux de socialisation, si l'on considère que faire confiance à l'autre n'est pas aussi inné que cela...
Vendredi
Rdv avec la mère d'A. A, 12 ans, quelque chose de Lolita avec la naïveté de Sophie. La mère? Plusieurs fois que les demandes
de rendez-vous restent sans réponses. Eté comme hiver, A. a les mêmes vêtements, plisse ses yeux pour regarder le tableau. Aujourd'hui, sa mère est en arrêt, bien qu'elle habite à quelques mètres
de l'établissement, elle se demande si elle ne devrait pas plutôt rester chez elle en cas de contrôle. Dans ses bonnes résolutions, y'avait-il prendre rdv avec la prof. principale? Ce n'est pas
un échange, c'est le parent version "mauvaise herbe". Autrement dit : " ma fille est comme ça, elle me répond quand je lui dis de ranger sa chambre ou si je le fais, quelques minutes après c'est
le typhon. Il faudrait être derrière elle, au bout d'un moment on ne peut plus s'occuper que d'elle. " Les lunettes d'A. ? Elle en a, mais "je peux pas la forcer".Proposer des solutions: qu'A. ne
reste pas dehors " je le sais ça mais qu'est-ce que vous voulez je ne peux pas avec le boulot? "pour lui éviter qu'elle ne grandisse trop violemment, lui faire faire du théâtre, partager des
moments avec elle, qu'elle aille voir son père. Je suis partagée entre la mère qui a lâché prise volontairement et celle qui aurait besoin d'un soutien. Entre la part du prof et celle du
parent, les frontières existent de moins en moins. Apprendre la parentalité ne fait pas partie de mon rôle, pourtant des rencontres comme celles-ci y amènent.
Aujourd'hui, à l'heure de soutien
O.élève gitane, vive, parents présents :- Mais pourquoi tu l'appelles toujours Maman?
A. - Je sais pas.
Trois fois dans le cours, A. m'appelera plutôt Maman au lieu de M'zelle
Lundi
Rdv avec la mère de L. L. est arrivé, en cours d'année, du T. La première fois, il s'est levé pour prendre la parole. Autre monde dans autre monde, la notion de
respect de la langue plus présente là-bas qu'ici. Quinze jours après, L. est victime du racisme primaire. Un gamin gitan qui cogne plus qu'il ne verbalise, le poursuit "aidé de quelques
amis" jusqu'à chez lui. le lendemain, ce même gamin attend devant ma porte ( posture digne du parrain de Scorcese, en taille 10 ans, bras croisés sur le torse avec le folklore du langage en
accord) jurant "avoir la peau de L.". Lequel s'apprête à retrousser les manches. Intervenir posément, protéger L. qui ne veut pas m'aider pour le rapport. "Je n'entends pas les sales choses, je
ferme les oreilles." Difficile de lui faire comprendre que les faits doivent être narrés au plus précis pour pouvoir régler les choses dans les règles. Quelques semaines après, L. me raconte la
réconciliation: le gamin l'a fait venir chez lui pour que le cousin à l'origine des bagarres présente ses excuses. Depuis, L. se méfie et tolère.
L. est un peu ailleurs en cours, s'exprime avec les poings et les cris de temps à autre, dans les mouvements d'escalier et de récréation.
Aujourd'hui, sa mère est là, timide et désireuse d'être là. Elle raconte la part manquante de L. 4 ans sans l'avoir elle, sa mère. D'abord le G. puis le T; où il a
suivi un membre de la famille qui s'essayait à la politique. L. a été battu par des parents, a été touché par les histoires politiques plus ou moins sombres. Un médecin a constaté des marques de
coups. Sa mère est ici depuis deux ans, L. depuis deux mois. Né à Strasbourg, reparti à 2 ans en Afrique puis retour à 12 ans. Depuis deux mois, mère et fils se réapprennent avec les choses tues,
qu'il faudrait libérer. L. lui doit réapprendre à ne pas se garder de trop, à ne pas vivre sur la peur de, en permanence, apprendre à se dire que "voilà c'est fini."
Heure de soutien:
L. ravi de faire partie des quatre retenus ce soir, s'éparpille un peu avant de se mettre au travail. "M'zelle, je suis rassuré là. Oh! pardon, ce n'est
pas le mot mais (temps de réflexion avec demi-sourire) ça pourrait être cela, je crois, non?"
Mardi
Rdv avec la mère de F. F. également arrivé en cours d'année. Plutôt discret et sérieux, rien de particulier à signaler si ce n'est son rapport aux autres, enfant
comme adulte. Une manière de parler qui pourrait être agressive au premier abord, puis se révèle maladroite, pris dans la nasse de s'ouvrir/se protéger. Mouvement d'oscillation permanent entre
ces deux pôles. Sa mère comme celle de L; est présente. F. a été harcelé durant deux ans, sans que l'instituteur, pourtant au courant, n'intervienne. Avant, F. ne parlait pas
son frère parlait pour lui. Elle aussi a assisté à des scènes où les mères dissuadaient de jouer avec F.; d'autres où les gamins tentaient de l'étrangler. Forcément
ou pas L. et F. se sont accrochés violemment sur une histoire de mots posés sur des gestes involontaire pour L., violent pour F. : une main posée sur l'épaule dans le chahut d'une montée
d'escaliers. L. peut mettre des mots, F. est empêché. Là ce soir encore c'est sa mère qui parle pour lui, même si bienveillante, elle veut lui demander ce qu'il en pense. Le langage semble lui
être une douleur, sans saveur, qu'il s'efforce de pratiquer, histoire d'être en lien. Mais plus tard, il veut être derrière un ordinateur....
Que ça soit en compagnie des hommes ou des petits d'hommes, ces trois histoires ( la e dont je m'occupe en contient d'autres aussi pâles ou
ombrageuses) ne laissent pas de part dans leurs débuts, leurs présents à un apaisement immédiat...Ce qui est étrange, c'est qu'ils chérissent l'instant yoga ( total exercice d'improvisation
de ma part!) qui consiste à fermer les yeux et écouter le silence, quelques minutes. Est-ce qu'ils parviennent à calmer leurs tumultes?
...
Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.
Rudyard Kipling
Il faudrait leur laisser le temps d'être un enfant.....
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