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Texte Libre

Une liste à la Prévert au pouls du  regard ou d'écriture... des fragments du monde, de ce qui le fait défaillir, tressaillir, sourire...Jeter colères et cris par manque de montagne ou de mers dans nos urbanités...Fixer des vertiges les jours ou nuits où l'envie de partager se fait plus forte....

Derniers Commentaires

Dimanche 16 mars 2008

De ce qui ressortira du traitement des médias de la grève à venir dans l'Education Nationale, pour une personne lambda, n'étant pas, ne connaissant pas de personne dans l'institution, entamée par l'uniformisation de l'information qui invite plus à avoir des opinions, qu'à nourrir une réflexion, ce sera: encore une grève...

Derrière cette grève, qu'y-a-t-il? D'aucuns vont penser pouvoir d'achat, retraite, la guerre sociale est en roue depuis longtemps...d'autres observeront les panneaux des manifestations, ou tendront l'oreille à ce qui se passe dans des établissements, pas loin de chez eux...

Quelques petites vérités du terrain pour voir plus loin...

Le quota de suppression et leurs identités....
Avant on supprimait entre 1 et 5 postes, aujourd'hui entre 5 à 15 postes...Ces postes: professeurs invités à faire 2 à 4 établissements pour faire leurs heures, surveillants, secrétaires, documentalistes...

Le visage d'une e moyenne aujourd'hui....
Au quotidien, ça donne ceci: professeure d'une e au panel plus proche de joëlle mazart que de l'instit
18 élèves:
- quatre dyslexiques
- quatre cas sociaux ( suivi des parents, l'enfant tient debout comme il peut ou aidé)
- un relevant d'i.m.e/segpa ( relevant d'un q.i non "interprétable" sic la commission d'orientation)
- un en danger, cherchant de l'affection frelatée là les parents démissionnent
auquel viennent s'ajouter les nouveaux lestés d'un cartable invisible qui ressemble à la pierre de Sysisphe( voir article précédent A La Kipling).

Dans une autre, j'ai sur la liste 24 inscrits, au réel entre 8 le lundi matin et 15 le jeudi après-midi.....
- absentéisme du "j'ai 16 ans, on a rien fait pour moi et je vous em...."
- phobie de l'école ou l'inverse!
- élèves non francophones
- malades réels ou imaginaires
- fatigue inopinée passée 11h du matin...

Sachant qu'un cumul est possible: dyslexique et problème familial, non francophone et phobie de l'école...

Leurs histoires, je ne la connais pas d'emblée, je ne le pourrais pas, du moins pas dans l'immédiat. Celle qui me donne ces éléments, c'est la secrétaire. C'est elle aussi qui relance les gamins qui n'iront pas au brevet, pour passer le C.F.G, qui appellent les employeurs pour voir si les stagiaires sont bien présents, qui transmet les coordonnées de l'éducatrice d'un tel....

Ceux qui voient l'un d'eux ne pas manger parce que la cuisine de la cuisine scolaire n'est pas celle qu'il a l'habitude de manger, qui en récupèrent un autre séchant, ou perdu dans les couloirs, font les bilans des absences, ce sont les surveillants...

Ceux qui rencontrent les parents en duo, en mono, selon les structures, indiquant que peut-être leur enfant se met en danger en s'habillant en lolita, qu'il faudrait le protéger, qui essaient sans être intrusif de comprendre le déséquilibre, qui proposent, rencontrant au choix:
- la mère perdue, qui ne réagit plus ou s'en fout
- le parent en guerre contre le conjoint, l'enfant servant de lieu d'incommunicabilité
qui tentent de tempérer les autres professeurs à cran, face à un élève qui ne relève pas du scolaire, mais qui est là en attendant que quelque chose se décide....
Ce sont les professeurs...

Des exemples, il y en a partout...

Quand la technique des entreprises gagne l'institution...


- Pourquoi supprimer?

Parce que les chiffres le disent, moins d'élèves/ démographie/inscriptions en chute libre...Du mathématique, de l'abstrait...Des décisions à exécuter, parce qu'il y a des quotas à atteindre, des coupes franches à acter...

Les postes supprimés sont mentionnés par mails, dans ces derniers, il est mentionné avec le sceau du ministère que la lettre est à remettre par les secrétaires aux personnes concernées. Evacué la direction...

Les es se modifient...En 7 ans, je n'ai connu qu'une e avec peu de problèmes ( j'entends problèmes sociaux, psychologiques, sociaux). Ce que l'on observe une poignée, parfois seulement deux....d'élèves en sortent, arrivant avec de solides bases, le reste se noie dans son histoire et dans la masse...

Les profs aussi..ceux qui veulent avoir la paix, copinent avec des directions qui ne veulent pas afficher des vérités à leur pourcentage, d'autres gambergent sur les années folles des années 70-80 où c'était mieux avant...beaucoup sont amers....

Les directions souvent se disent "simples éxécutants", vous répondent qu'il ne faut rien attendre de l'institution, imaginent seules des solutions, quand elles ne sont pas perdues dans des guerres d'egos;  tandis que les équipes personnels et non personnels fomentent d'autres possibilités ou se désagrègent sous le poids de la lassitude, des nerfs à cran, de la défiance...

En parallèle, on construit de beaux établissements, on rénove, on croule sous le poids du matériel renouvelé. On change la vitrine, on renomme, on camoufle, on repeint la maison, on oublie les murs intérieurs qui se délabrent, les tuyauteries se dézinguent...

La sélection naturelle s'active...

Le travail de sape s'accélère...Petit audit mené auprès de professeurs ayant commencé depuis 10-12 ans, à la question " Depuis que tu as commencé, as-tu connu une e sans cas, sans heurts?", souvent la réponse est précédée d'un air dubitatif et d'une négation....

Il n'est pas question de viser l'excellence, mais quand on choisit de sciemment ôter les maillons d'un filet qui pourrait permettre à des gamins de se construire une colonne de résilience pour beaucoup, quand on s'appuie sur des chiffres là où il est question d'un être humain en devenir...Comment ne pas penser qu'il s'agit d'un travail de sape? Si l'on établit un parallèle avec l'étouffement des subventions à la culture.....Peut-on dire je savais mais je n'ai rien fait....?

Se pourrait-il que Rilke ait raison? Difficile d'avaler cette couleuvre du désengagement...de cette absence d'attention à l'Autre?

Loin de penser que les grèves, manifestations,pétitions sont aujourd'hui ce qu'il y a de plus efficaces pour  s'opposer sans  tomber dans l'anarchisme, croyant parfois que quelque chose peut advenir de ces chapes de plomb, qu'un sens politique, au sens vivant et étymologique du terme peut  y naître, en doutant quand je vois la peur, l'amertume, le chacunpoursapeau, la survie qui étreignent chacun, les éclatements qui ne songent pas faire front, je ferai partie à ma manière, là pour les élèves, avec les postes menacés, comme beaucoup, pas forcément à battre le pavé....


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Mercredi 13 février 2008

Le lendemain...

Apprendre que le directeur a effectivement souligné mon incompétence par rapport aux évènements devant parents et profs. Avant d'aller mettre quelques points sur les "i", prendre conseil auprès des sages, alias ceux qui le connaissent, ont été témoins. Ces derniers m'ont défendu, eux aussi comme moi, ce serait fait avoir.

A aucun moment, le directeur ne m'a demandé quoi que ce soit.

Après-midi, faire cours. Puis, le surveillant vient en plein cours " le directeur veut te voir tout de suite." Sourire amusé et zen, je me rends à l'administration, croise un des sages. Les secrétaires me font des signes évoquant une explosion de nerfs du directeur. Plus tard, j'apprendrai que ce dernier a tremblé parce que " vous vous rendez compte un militaire/ elle n'a rien fait", les secrétaires lui ont objecté que j'étais là à 100%. A moi, il ne me dira rien...

Dans la salle, en face de moi; le père en parfait militaire, cahier manuscrit devant lui, la femme effacée, suspendue à lui, et Cédric. A côté de moi, le principal-adjoint et une des sages. Puis le directeur.

Le père attaque sur le mode lisons-le-procès-verbal " donc l'autre élève s'est levé."
- C'est faux. C. a commencé à distraire T. puis il a eu des paroles discriminatoires qui ont provoqué cette situation violente
- (le père) T. s'est levé ( sous-entendu, vous gérez si mal votre e que les élèves se lèvent sans autorisation.
- (m'adressant à C. ) Tu étais derrière
- (C.) Oui, (regardant son père) et j'ai pris sa trousse plusieurs fois (il mime la scène).
Le père laisse tomber l'attaque sur T.

La veille, quand je l'ai eu au téléphone, le principal-adjoint a lu mon rapport qui se terminait par une phrase plus qu'explicite, où j'établissais un lien entre le mal-être de son fils et l'agressivité qui avait pour chaque élève une raison différente de s'exprimer. J'essayais d'imaginer le père, avec les bruits derrière du commissariat, se voyant mis à jour en quelques mots. Pas de sentiment de victoire, ni de préméditation, non mais d'avoir tracé un uppercut de mots sans emballage, d'avoir été trop directe.

La question est comment sanctionner le geste de C. , sans le miner pour l'orientation.

Parler à C., lui dire que son coup de fugue hier avec une réponse. qu'il croit, à la suite, sinon il serait parti bien plus loin. Lui dire droit dans les yeux que les mots d'hier, T; les entend depuis toujours, que ces mots pour de rire ont fait aussi mal que des poings, que la violence de T; l'a sûrement surpris mais elle faisait écho à la sienne, les origines sont différentes mais le nerf de la violence est de mise...

Son prof. principal arrive après, inutile, ne l'aidant aucunement, litanie de "c'est dommage"....

Au final, C; est exclu une semaine, doit mettre à jour ses affaires scolaires, le père prendra rendez-vous avec la cellule d'écoute....

Au final, le directeur a énoncé la mesure, a été cherché le formulaire. Lui ai coupé l'herbe sous le pied, sans le vouloir, lui qui refuse les conseils de disciplines, a dû assister à un conseil de discipline décidé par les circonstances et mon souhait impérieux de ne pas laisser passer, ni s'accumuler.

Sourire un peu malaisé en dedans..Faudrait que j'apprenne à ne pas oublier le père, la mère...A ne pas parler droit dans les yeux aux élèves quand il faut sauver ce qu'il y a à sauver. Pourquoi? parce que je réagis par rapport à mon histoire, parce que je sais que chez ces gamins, ça peut donner "j'y ai cru parce que vous y croyez", que l'injustice me rend précise et intransigeante....
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Mercredi 13 février 2008

Après-midi de fin semaine, deuxième de cours avec la même e. C. entre "M'zelle, j'sens que j'suis àc ran là mais j'vais essayer." Accord tacite entre lui et moi, comme avec beaucoup dans la e, la concentration est suspendue à un quota infime d'attention. A moi, d'équilibrer le cours entre l'air de rien et implication, de choisir les activités pour les capter sur ces deux modes.

 

C. s'installe au fond, comme à son habitude, il ne prendra le cours qu'en courant alternatif, participera autrement. T. est devant lui. T;, arrivé des Comores depuis trois ou quatre ans, s'accroche avec la langue française chaotiquement. Lors de son stage, réparer lui convenait mieux qu'expliquer au client.

 

Le cours ronronne, pourrait-on dire, ça ressemble à une rivière sans heurts, ça surligne, ça complète, ça essaie...

 

Au fond, côté C. et T. de l'agitation. Un regard temporise un peu, juste un peu. T. "M'zelle il me manque de respect, je change de place." T; est de nature bougonne, mais là il est debout, un peu tendu. J'acquiesce et balance un regard noir à C.

 

Puis, il y a ces mots prononcés tout bas. T. s'est levé, a fait un mouvement vers C. qui s'est levé, les poings sont partis, francs, directs, droits sur le visage. Me lever, O; un des élèves les plus proches a sauté entre eux, lui interdire de le faire, B; retient T. . Faire sortir C., envoyer M. chercher un surveillant. Evacuer les deux, éponger le sang qui a laissé des flaques au fond de la e. Reprendre le cours, comment? jamais su, mais les rares fois où ça s'est passé comme ainsi, ne pas perdre le contrôle, on n'y pense même pas, en dedans se dire c'est impossible que le cours reprenne et au-dehors c'est pourtant le cas.

 

Fin des cours, aller à l'infirmerie, la C.P.E en bonne fonctionnaire " Moi, je finis à 16h". T. a le nez gonflé, les mouchoirs tâchés, C. se met de la glace sur le nez. Croiser le principal-adjoint, l'accompagner avec C.
Juste avant parler avec T. et N. : insultes raciales..." il m'a dit qu'avec la gueule que j'ai je pourrais pas rentrer en boîte"...
Dans un coin de ma tête, recomposer le cours, T; est toujours d'un calme olympien, C; a un profil à réagir violemment mais ça n'explique la violence, ni la rapidité. Puis le flyer, la trousse de T; que C; lui pique, lui rend....

 

Dans le bureau, raconter la situation. L'instant d'avant C. avait menti, déclarant s'être évanoui, plaidant victime au lieu de responsable. "Tout ce que dit Mlle H; est vrai, c'est moi qui....". Le principal-adjoint évoque le père. Je prends congé du sermon d'une autre ère. (il est des adolescences comme des enfances où les parents ne sont pas les évidences qu'il faudrait).

 

Juste à côté, rédiger les rapports, demander si le père de T. peut venir, s'il faut appeler, accompagner T. aux urgences. Les secrétaires, les surveillants parlent de la situation de C; : les coups à la maison, sur la mère puis sur lui depuis peu. Soudain, C. passe comme une flèche, sortant du bureau du principal-adjoint.

 

Le retrouver avec un surveillant, rester parler avec lui, un moment. Larmes aux yeux, tendu, à cran. Mettre des mots: comprendre qu'il est mal, qu'il l'a cherché, qu'il est mal mais que tout ça n'ôte rien à la responsabilité de son geste, distinguer même s'il y a un lien son histoire et ce qui s'est passé en e.

 

Retourner avec lui à l' administration où l'on me passe le père, militaire. De lui, j'entends le hiatus entre l'autorité d'une fonction et celle d'un père qui ne sait pas mettre des mots sur les silences, préférant porter des poings plutôt qu'apprendre à communiquer....Trouver un équilibre entre C., son père et la direction, proposer la discussion...le principal-adjoint propose demain 14h.

Aller voir T. dont le père est arrivé. Lui dire que s'il veut porter plainte, a besoin d'un témoignage, je suis disponible. Le prof principal et le principal-adjoint se joignent à nous: l'un défend la situation familiale de C., l'autre dit à T; sonné qu'il doit penser à son test de sécurité routière. Chacun sait que le père n'osera pas, chacun l'invitant à porter plainte avec une attitude désengagée....

Il est 18h...Tout retombe...Forcément le "pourquoi je n'ai pas vu venir...", puis l'anticipation: la responsabilié-culpabilité qui m'incomberait aux yeux des parents ou de la direction....

Cette dernière où était-elle? "Pas disponible" , après qu'une secrétaire l'ait prévenu, juste à côté dans une salle, seul face à son p.c....

A suivre

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Mardi 22 janvier 2008
i l'on considère que l'école est un des premiers lieux de socialisation, si l'on considère que faire confiance à l'autre n'est pas aussi inné que cela...

Vendredi

Rdv avec la mère d'A. A, 12 ans, quelque chose de Lolita avec la naïveté de Sophie. La mère? Plusieurs fois que les demandes de rendez-vous restent sans réponses. Eté comme hiver, A. a les mêmes vêtements, plisse ses yeux pour regarder le tableau. Aujourd'hui, sa mère est en arrêt, bien qu'elle habite à quelques mètres de l'établissement, elle se demande si elle ne devrait pas plutôt rester chez elle en cas de contrôle. Dans ses bonnes résolutions, y'avait-il prendre rdv avec la prof. principale? Ce n'est pas un échange, c'est le parent version "mauvaise herbe". Autrement dit : " ma fille est comme ça, elle me répond quand je lui dis de ranger sa chambre ou si je le fais, quelques minutes après c'est le typhon. Il faudrait être derrière elle, au bout d'un moment on ne peut plus s'occuper que d'elle. " Les lunettes d'A. ? Elle en a, mais "je peux pas la forcer".Proposer des solutions: qu'A. ne reste pas dehors " je le sais ça mais qu'est-ce que vous voulez je ne peux pas avec le boulot? "pour lui éviter qu'elle ne grandisse trop violemment, lui faire faire du théâtre, partager des moments avec elle, qu'elle aille voir son père.  Je suis partagée entre la mère qui a lâché prise volontairement et celle qui aurait besoin d'un soutien. Entre la part du prof et celle du parent, les frontières existent de moins en moins. Apprendre la parentalité ne fait pas partie de mon rôle, pourtant des rencontres comme celles-ci y amènent.
Aujourd'hui, à l'heure de soutien

O.élève gitane, vive, parents présents :- Mais pourquoi tu l'appelles toujours Maman?
A. - Je sais pas.
Trois fois dans le cours, A. m'appelera plutôt Maman au lieu de M'zelle

Lundi

Rdv avec la mère de L. L. est arrivé, en cours d'année, du T. La première fois, il s'est levé pour prendre la parole. Autre monde dans autre monde, la notion de respect de la langue plus présente là-bas qu'ici. Quinze jours après, L. est victime du racisme primaire. Un gamin gitan qui cogne plus qu'il ne verbalise, le poursuit  "aidé de quelques amis" jusqu'à chez lui. le lendemain, ce même gamin attend devant ma porte ( posture digne du parrain de Scorcese, en taille 10 ans, bras croisés sur le torse avec le folklore du langage en accord) jurant "avoir la peau de L.". Lequel s'apprête à retrousser les manches. Intervenir posément, protéger L. qui ne veut pas m'aider pour le rapport. "Je n'entends pas les sales choses, je ferme les oreilles." Difficile de lui faire comprendre que les faits doivent être narrés au plus précis pour pouvoir régler les choses dans les règles. Quelques semaines après, L. me raconte la réconciliation: le gamin l'a fait venir chez lui pour que le cousin à l'origine des bagarres présente ses excuses. Depuis, L. se méfie et tolère.
L. est un peu ailleurs en cours, s'exprime avec les poings et les cris de temps à autre, dans les mouvements d'escalier et de récréation.

Aujourd'hui, sa mère est là, timide et désireuse d'être là. Elle raconte la part manquante de L. 4 ans sans l'avoir elle, sa mère. D'abord le G. puis le T; où il a suivi un membre de la famille qui s'essayait à la politique. L. a été battu par des parents, a été touché par les histoires politiques plus ou moins sombres. Un médecin a constaté des marques de coups. Sa mère est ici depuis deux ans, L. depuis deux mois. Né à Strasbourg, reparti à 2 ans en Afrique puis retour à 12 ans. Depuis deux mois, mère et fils se réapprennent avec les choses tues, qu'il faudrait libérer. L. lui doit réapprendre à ne pas se garder de trop, à ne pas vivre sur la peur de, en permanence, apprendre à se dire que "voilà c'est fini."
Heure de soutien:
L. ravi de faire partie des quatre retenus ce soir, s'éparpille un peu avant de se mettre au travail. "M'zelle, je suis rassuré là.  Oh! pardon, ce n'est pas le mot mais (temps de réflexion avec demi-sourire) ça pourrait être cela, je crois, non?"

Mardi
Rdv avec la mère de F. F. également arrivé en cours d'année. Plutôt discret et sérieux, rien de particulier à signaler si ce n'est son rapport aux autres, enfant comme adulte. Une manière de parler qui pourrait être agressive au premier abord, puis se révèle maladroite, pris dans la nasse de s'ouvrir/se protéger. Mouvement d'oscillation permanent entre ces deux pôles. Sa mère comme celle de L; est présente. F. a été harcelé durant deux ans, sans que l'instituteur, pourtant au courant, n'intervienne. Avant, F. ne parlait pas
son frère parlait pour lui. Elle aussi a assisté à des scènes où les mères dissuadaient de jouer avec F.; d'autres où les gamins tentaient de l'étrangler. Forcément ou pas L. et F. se sont accrochés violemment sur une histoire de mots posés sur des gestes involontaire pour L., violent pour F. : une main posée sur l'épaule dans le chahut d'une montée d'escaliers. L. peut mettre des mots, F. est empêché. Là ce soir encore c'est sa mère qui parle pour lui, même si bienveillante, elle veut lui demander ce qu'il en pense. Le langage semble lui être une douleur, sans saveur, qu'il s'efforce de pratiquer, histoire d'être en lien. Mais plus tard, il veut être derrière un ordinateur....

Que ça soit en compagnie des hommes ou des petits d'hommes, ces trois histoires ( la e dont je m'occupe en contient d'autres aussi pâles ou ombrageuses)  ne laissent pas de part dans leurs débuts, leurs présents à un apaisement immédiat...Ce qui est étrange, c'est qu'ils chérissent l'instant yoga ( total exercice d'improvisation de ma part!) qui consiste à fermer les yeux et écouter le silence, quelques minutes. Est-ce qu'ils parviennent à calmer leurs tumultes?

...

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fi
ls.

 

Rudyard Kipling

Il faudrait leur laisser le temps d'être un enfant.....
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Samedi 12 janvier 2008

XXY, film franco-espagnol et argentin


A l'heure où les médias se gargarisent de célébrer le centenaire de Simone de Beauvoir, à l'heure où des femmes défilent devant le Nouvel Observateur pour une couverture  montrant l'écrivaine-philosophe nue, allant avec "élégance" demander au rédacteur en chef d'adopter la même pose, à l'heure où le name-dropping bat son plein, la phrase " On ne naît pas femme, on le devient." Alex, personnage principal de XXY lui opposerait ceci: " Chez les vertébrés comme chez les êtres humains, le sexe féminin est primaire au sens évolutif et embryologique." Pour son père, "dès le premier regard, elle était parfaite". La réalisatrice argentine Lucia Puenzo interroge avec une juste distance et humanisme l'histoire du secret d'Alex. A partir de ce motus des sexes, elle n'a de cesse de mettre en parallèle, les liens entre normalité et monstruosité, entre enfance et adolescence autant du côté des pères que des adolescents.

Alex ( superbe Inès Efron, entre l'effrontée et l'enfant sauvage), 15 ans a des yeux limpides, la démarche déguingandée d'une enfant sauvage, arpente les côtes de l'Uruguay. Ses paysages sont des bords de mer, des forêts, tourmentés, brumeux, secs et nus. C'est là-bas que ses parents ont choisi de fuir le Brésil pour la protéger. Dans la légende grecque, Hermaphrodite, fils/fille d'Hermès et d'Aphrodite, est doublement sexué. Alex a la même identité. Son histoire est moins mythologique: un père biologiste (Ricardo Darin silencieux et tout en force et retenue), spécialisé dans les tortues et une mère au foyer. Un couple d'amis argentins vient leur rendre visite. Entre Alvaro, leur fils et Alex, le secret si bien gardé va s'ébrécher ( comme ce x s'arrêtant au y qui ouvre le film) ou s'ébaucher.

Inscrire L'histoire d'Alex dans un village portuaire urugayen permet à Lucia Puenzo d'explorer les bassesses des rumeurs et le poids des regards sur la beauté étrange. La traque des fils de pêcheurs qui tente de violer Alex "juste pour voir" est symptomatique des réactions primaires d'une société face à ce qui est autre. Isoler ce couple argentin lui chirurgien, réparateur des corps hors normes ou soucieux d'y rentrer dans ce contexte, foule de plein fouet les canons de beauté et de la bienséance. Lui fasciné par le cas médical.  S'éloigner du danger comme on crut le faire les parents d'Alex. Ces points aussi cardinaux que bancals dévoilent leur envers et leurs contradictions.

Choisir son sexe. Ce serait à l'adolescence que l'identité d'une sexualité viendrait. Pour la mère, décider serait sortir de la rumeur, des frères et soeurs avortés, des réponses plus ou moins rationnelles qui expliquerait l'hermaphroditie d'Alex. Pour le père, une chose importe: qu'elle, Alex décide. Le lien entre ce dernier et Alex, est habité de silences, de regards qui se tiennent, de présences qui savent où trouver l'autre quand il déserte. Une scène: Alex endormie dans sa chambre à fleur d'horizon : sable des dunes à la lisière de la mer. Alex ouvre les yeux, son père assis sur une chaise, face à elle la regarde:
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je te protège.
- Tu ne pourras pas éternellement.
La rencontre entre Alvaro et Alex confronte cette dernière à la question identitaire.  Etre une femme, être un homme décider ou ne rien décider.

Les parallèles qu'esquisse la réalisatrice jouent sur un effet-miroir dissonnant. Les rapports parents-enfants se contractent et se fissurent, s'affirment. Alvaro ayant une discussion avec son père sur le changement de leurs rapports illustre ces discussions qui se veulent ouvertes dont les répliques condamnent. Alors qu'il signifie à son fils qu'il n'hérita pas de son talent de chirurgien, pour lequel ce dernier l'admire, et que ce dernier s'apprête à lui révéler ses sentiments, il lui lance un : "Alors comme ça tu aimes Alex, ça me rassure je te croyais homo." A la question "est-ce que tu aimes tes parents?" Alvaro répond " ce sont mes parents."De l'autre, le père d'Alex défend sa fille/ son fils face à ses agresseurs, rencontre un ex-hermaprodite, s'interroge sur son devenir sans  l'envahir pour se rassurer sur ce qui serait mieux. Il lui souligne ce qui relève de sa liberté  d'être, de décider.

La culpabilité qui règne entre Alex et ses parents est vue au travers du prisme de dialogues ou de gestes. La mère se coupant le doigt sous le regard de l'ami alors qu'Alex est agressé à quelques lieues de là. Les clopes qu'elle brûle d'avoir arrêté son désir de maternité à cet être unique. Le père qui lui est en paix avec sa fille: il raconte que lui et sa femme savaient, qu'ils ont refusé tout car elle était, à ses yeux, parfaite. Son métier le détourne de la culpabilité par les articles découpés, cet homme qu'il rencontre, ces livres qu'Alex lui dérobe et qu'elle lui remet le jour où elle tranche. Alex tait sa "culpabilité" dans son androgynie, dans ses dessins, proches de Frida Khalo, dans son ironie quand elle défend Alvaro de prendre ses pilules qui régulent sa masculinité.

Le sentiment amoureux est interrogé sur ces lignes troubles de l'adolescence: entre attachement, passage à l'acte, entre initiation et provocation. " Qu'est-ce qui te manque de ne plus revoir ou ne l'avoir pas vu?" Entre Alex et Alvaro, là où l'une éprouve son corps pour tenter de décider, elle perpétue les connivences avec l'amie et les secrets de la sexualité et avec l'ami Vando, jouant le rôle de grand frère. L'autre se découvre autre que ce qu'il croyait être, à la fois passionné et désemparé par la fasination qu'exerce sur lui la personnalité et l'identité d'Alex.Ces trois personnes partagent à divers degrés le secret d'Alex: ce qui est autre semble moins douloureux, moins anticonventionnel quand l'adolescent paraît; l'affranchissement des regards semble moins empêché que chez les adultes.

Tour à tour limpide et rugueux, il y a l'intranquillité de Pessoa hantant cette nuit du chasseur.Le film s'ouvre sur des plans de pieds marchant sur un sol sec et un souffle à bout. Ces derniers alternent avec un monde marin où éclosent des formes mi-plantes mi-animales. La mer reste en lisière , elle porte le corps d'Alex glissant en Ophélie des sexes à la surface de l'eau. A la fenêtre de la chambre d'Alex, elle se confond avec la crête des dunes. Le plan final : le cadre de la chambre d'Alex a volé en éclats, les horizons du ciel et de la mer semblent tout aussi indécidables.




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