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Texte Libre

Une liste à la Prévert au pouls du  regard ou d'écriture... des fragments du monde, de ce qui le fait défaillir, tressaillir, sourire...Jeter colères et cris par manque de montagne ou de mers dans nos urbanités...Fixer des vertiges les jours ou nuits où l'envie de partager se fait plus forte....

Derniers Commentaires

Mercredi 13 février 2008

Le lendemain...

Apprendre que le directeur a effectivement souligné mon incompétence par rapport aux évènements devant parents et profs. Avant d'aller mettre quelques points sur les "i", prendre conseil auprès des sages, alias ceux qui le connaissent, ont été témoins. Ces derniers m'ont défendu, eux aussi comme moi, ce serait fait avoir.

A aucun moment, le directeur ne m'a demandé quoi que ce soit.

Après-midi, faire cours. Puis, le surveillant vient en plein cours " le directeur veut te voir tout de suite." Sourire amusé et zen, je me rends à l'administration, croise un des sages. Les secrétaires me font des signes évoquant une explosion de nerfs du directeur. Plus tard, j'apprendrai que ce dernier a tremblé parce que " vous vous rendez compte un militaire/ elle n'a rien fait", les secrétaires lui ont objecté que j'étais là à 100%. A moi, il ne me dira rien...

Dans la salle, en face de moi; le père en parfait militaire, cahier manuscrit devant lui, la femme effacée, suspendue à lui, et Cédric. A côté de moi, le principal-adjoint et une des sages. Puis le directeur.

Le père attaque sur le mode lisons-le-procès-verbal " donc l'autre élève s'est levé."
- C'est faux. C. a commencé à distraire T. puis il a eu des paroles discriminatoires qui ont provoqué cette situation violente
- (le père) T. s'est levé ( sous-entendu, vous gérez si mal votre e que les élèves se lèvent sans autorisation.
- (m'adressant à C. ) Tu étais derrière
- (C.) Oui, (regardant son père) et j'ai pris sa trousse plusieurs fois (il mime la scène).
Le père laisse tomber l'attaque sur T.

La veille, quand je l'ai eu au téléphone, le principal-adjoint a lu mon rapport qui se terminait par une phrase plus qu'explicite, où j'établissais un lien entre le mal-être de son fils et l'agressivité qui avait pour chaque élève une raison différente de s'exprimer. J'essayais d'imaginer le père, avec les bruits derrière du commissariat, se voyant mis à jour en quelques mots. Pas de sentiment de victoire, ni de préméditation, non mais d'avoir tracé un uppercut de mots sans emballage, d'avoir été trop directe.

La question est comment sanctionner le geste de C. , sans le miner pour l'orientation.

Parler à C., lui dire que son coup de fugue hier avec une réponse. qu'il croit, à la suite, sinon il serait parti bien plus loin. Lui dire droit dans les yeux que les mots d'hier, T; les entend depuis toujours, que ces mots pour de rire ont fait aussi mal que des poings, que la violence de T; l'a sûrement surpris mais elle faisait écho à la sienne, les origines sont différentes mais le nerf de la violence est de mise...

Son prof. principal arrive après, inutile, ne l'aidant aucunement, litanie de "c'est dommage"....

Au final, C; est exclu une semaine, doit mettre à jour ses affaires scolaires, le père prendra rendez-vous avec la cellule d'écoute....

Au final, le directeur a énoncé la mesure, a été cherché le formulaire. Lui ai coupé l'herbe sous le pied, sans le vouloir, lui qui refuse les conseils de disciplines, a dû assister à un conseil de discipline décidé par les circonstances et mon souhait impérieux de ne pas laisser passer, ni s'accumuler.

Sourire un peu malaisé en dedans..Faudrait que j'apprenne à ne pas oublier le père, la mère...A ne pas parler droit dans les yeux aux élèves quand il faut sauver ce qu'il y a à sauver. Pourquoi? parce que je réagis par rapport à mon histoire, parce que je sais que chez ces gamins, ça peut donner "j'y ai cru parce que vous y croyez", que l'injustice me rend précise et intransigeante....
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Mardi 22 janvier 2008
i l'on considère que l'école est un des premiers lieux de socialisation, si l'on considère que faire confiance à l'autre n'est pas aussi inné que cela...

Vendredi

Rdv avec la mère d'A. A, 12 ans, quelque chose de Lolita avec la naïveté de Sophie. La mère? Plusieurs fois que les demandes de rendez-vous restent sans réponses. Eté comme hiver, A. a les mêmes vêtements, plisse ses yeux pour regarder le tableau. Aujourd'hui, sa mère est en arrêt, bien qu'elle habite à quelques mètres de l'établissement, elle se demande si elle ne devrait pas plutôt rester chez elle en cas de contrôle. Dans ses bonnes résolutions, y'avait-il prendre rdv avec la prof. principale? Ce n'est pas un échange, c'est le parent version "mauvaise herbe". Autrement dit : " ma fille est comme ça, elle me répond quand je lui dis de ranger sa chambre ou si je le fais, quelques minutes après c'est le typhon. Il faudrait être derrière elle, au bout d'un moment on ne peut plus s'occuper que d'elle. " Les lunettes d'A. ? Elle en a, mais "je peux pas la forcer".Proposer des solutions: qu'A. ne reste pas dehors " je le sais ça mais qu'est-ce que vous voulez je ne peux pas avec le boulot? "pour lui éviter qu'elle ne grandisse trop violemment, lui faire faire du théâtre, partager des moments avec elle, qu'elle aille voir son père.  Je suis partagée entre la mère qui a lâché prise volontairement et celle qui aurait besoin d'un soutien. Entre la part du prof et celle du parent, les frontières existent de moins en moins. Apprendre la parentalité ne fait pas partie de mon rôle, pourtant des rencontres comme celles-ci y amènent.
Aujourd'hui, à l'heure de soutien

O.élève gitane, vive, parents présents :- Mais pourquoi tu l'appelles toujours Maman?
A. - Je sais pas.
Trois fois dans le cours, A. m'appelera plutôt Maman au lieu de M'zelle

Lundi

Rdv avec la mère de L. L. est arrivé, en cours d'année, du T. La première fois, il s'est levé pour prendre la parole. Autre monde dans autre monde, la notion de respect de la langue plus présente là-bas qu'ici. Quinze jours après, L. est victime du racisme primaire. Un gamin gitan qui cogne plus qu'il ne verbalise, le poursuit  "aidé de quelques amis" jusqu'à chez lui. le lendemain, ce même gamin attend devant ma porte ( posture digne du parrain de Scorcese, en taille 10 ans, bras croisés sur le torse avec le folklore du langage en accord) jurant "avoir la peau de L.". Lequel s'apprête à retrousser les manches. Intervenir posément, protéger L. qui ne veut pas m'aider pour le rapport. "Je n'entends pas les sales choses, je ferme les oreilles." Difficile de lui faire comprendre que les faits doivent être narrés au plus précis pour pouvoir régler les choses dans les règles. Quelques semaines après, L. me raconte la réconciliation: le gamin l'a fait venir chez lui pour que le cousin à l'origine des bagarres présente ses excuses. Depuis, L. se méfie et tolère.
L. est un peu ailleurs en cours, s'exprime avec les poings et les cris de temps à autre, dans les mouvements d'escalier et de récréation.

Aujourd'hui, sa mère est là, timide et désireuse d'être là. Elle raconte la part manquante de L. 4 ans sans l'avoir elle, sa mère. D'abord le G. puis le T; où il a suivi un membre de la famille qui s'essayait à la politique. L. a été battu par des parents, a été touché par les histoires politiques plus ou moins sombres. Un médecin a constaté des marques de coups. Sa mère est ici depuis deux ans, L. depuis deux mois. Né à Strasbourg, reparti à 2 ans en Afrique puis retour à 12 ans. Depuis deux mois, mère et fils se réapprennent avec les choses tues, qu'il faudrait libérer. L. lui doit réapprendre à ne pas se garder de trop, à ne pas vivre sur la peur de, en permanence, apprendre à se dire que "voilà c'est fini."
Heure de soutien:
L. ravi de faire partie des quatre retenus ce soir, s'éparpille un peu avant de se mettre au travail. "M'zelle, je suis rassuré là.  Oh! pardon, ce n'est pas le mot mais (temps de réflexion avec demi-sourire) ça pourrait être cela, je crois, non?"

Mardi
Rdv avec la mère de F. F. également arrivé en cours d'année. Plutôt discret et sérieux, rien de particulier à signaler si ce n'est son rapport aux autres, enfant comme adulte. Une manière de parler qui pourrait être agressive au premier abord, puis se révèle maladroite, pris dans la nasse de s'ouvrir/se protéger. Mouvement d'oscillation permanent entre ces deux pôles. Sa mère comme celle de L; est présente. F. a été harcelé durant deux ans, sans que l'instituteur, pourtant au courant, n'intervienne. Avant, F. ne parlait pas
son frère parlait pour lui. Elle aussi a assisté à des scènes où les mères dissuadaient de jouer avec F.; d'autres où les gamins tentaient de l'étrangler. Forcément ou pas L. et F. se sont accrochés violemment sur une histoire de mots posés sur des gestes involontaire pour L., violent pour F. : une main posée sur l'épaule dans le chahut d'une montée d'escaliers. L. peut mettre des mots, F. est empêché. Là ce soir encore c'est sa mère qui parle pour lui, même si bienveillante, elle veut lui demander ce qu'il en pense. Le langage semble lui être une douleur, sans saveur, qu'il s'efforce de pratiquer, histoire d'être en lien. Mais plus tard, il veut être derrière un ordinateur....

Que ça soit en compagnie des hommes ou des petits d'hommes, ces trois histoires ( la e dont je m'occupe en contient d'autres aussi pâles ou ombrageuses)  ne laissent pas de part dans leurs débuts, leurs présents à un apaisement immédiat...Ce qui est étrange, c'est qu'ils chérissent l'instant yoga ( total exercice d'improvisation de ma part!) qui consiste à fermer les yeux et écouter le silence, quelques minutes. Est-ce qu'ils parviennent à calmer leurs tumultes?

...

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fi
ls.

 

Rudyard Kipling

Il faudrait leur laisser le temps d'être un enfant.....
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Samedi 12 janvier 2008

XXY, film franco-espagnol et argentin


A l'heure où les médias se gargarisent de célébrer le centenaire de Simone de Beauvoir, à l'heure où des femmes défilent devant le Nouvel Observateur pour une couverture  montrant l'écrivaine-philosophe nue, allant avec "élégance" demander au rédacteur en chef d'adopter la même pose, à l'heure où le name-dropping bat son plein, la phrase " On ne naît pas femme, on le devient." Alex, personnage principal de XXY lui opposerait ceci: " Chez les vertébrés comme chez les êtres humains, le sexe féminin est primaire au sens évolutif et embryologique." Pour son père, "dès le premier regard, elle était parfaite". La réalisatrice argentine Lucia Puenzo interroge avec une juste distance et humanisme l'histoire du secret d'Alex. A partir de ce motus des sexes, elle n'a de cesse de mettre en parallèle, les liens entre normalité et monstruosité, entre enfance et adolescence autant du côté des pères que des adolescents.

Alex ( superbe Inès Efron, entre l'effrontée et l'enfant sauvage), 15 ans a des yeux limpides, la démarche déguingandée d'une enfant sauvage, arpente les côtes de l'Uruguay. Ses paysages sont des bords de mer, des forêts, tourmentés, brumeux, secs et nus. C'est là-bas que ses parents ont choisi de fuir le Brésil pour la protéger. Dans la légende grecque, Hermaphrodite, fils/fille d'Hermès et d'Aphrodite, est doublement sexué. Alex a la même identité. Son histoire est moins mythologique: un père biologiste (Ricardo Darin silencieux et tout en force et retenue), spécialisé dans les tortues et une mère au foyer. Un couple d'amis argentins vient leur rendre visite. Entre Alvaro, leur fils et Alex, le secret si bien gardé va s'ébrécher ( comme ce x s'arrêtant au y qui ouvre le film) ou s'ébaucher.

Inscrire L'histoire d'Alex dans un village portuaire urugayen permet à Lucia Puenzo d'explorer les bassesses des rumeurs et le poids des regards sur la beauté étrange. La traque des fils de pêcheurs qui tente de violer Alex "juste pour voir" est symptomatique des réactions primaires d'une société face à ce qui est autre. Isoler ce couple argentin lui chirurgien, réparateur des corps hors normes ou soucieux d'y rentrer dans ce contexte, foule de plein fouet les canons de beauté et de la bienséance. Lui fasciné par le cas médical.  S'éloigner du danger comme on crut le faire les parents d'Alex. Ces points aussi cardinaux que bancals dévoilent leur envers et leurs contradictions.

Choisir son sexe. Ce serait à l'adolescence que l'identité d'une sexualité viendrait. Pour la mère, décider serait sortir de la rumeur, des frères et soeurs avortés, des réponses plus ou moins rationnelles qui expliquerait l'hermaphroditie d'Alex. Pour le père, une chose importe: qu'elle, Alex décide. Le lien entre ce dernier et Alex, est habité de silences, de regards qui se tiennent, de présences qui savent où trouver l'autre quand il déserte. Une scène: Alex endormie dans sa chambre à fleur d'horizon : sable des dunes à la lisière de la mer. Alex ouvre les yeux, son père assis sur une chaise, face à elle la regarde:
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je te protège.
- Tu ne pourras pas éternellement.
La rencontre entre Alvaro et Alex confronte cette dernière à la question identitaire.  Etre une femme, être un homme décider ou ne rien décider.

Les parallèles qu'esquisse la réalisatrice jouent sur un effet-miroir dissonnant. Les rapports parents-enfants se contractent et se fissurent, s'affirment. Alvaro ayant une discussion avec son père sur le changement de leurs rapports illustre ces discussions qui se veulent ouvertes dont les répliques condamnent. Alors qu'il signifie à son fils qu'il n'hérita pas de son talent de chirurgien, pour lequel ce dernier l'admire, et que ce dernier s'apprête à lui révéler ses sentiments, il lui lance un : "Alors comme ça tu aimes Alex, ça me rassure je te croyais homo." A la question "est-ce que tu aimes tes parents?" Alvaro répond " ce sont mes parents."De l'autre, le père d'Alex défend sa fille/ son fils face à ses agresseurs, rencontre un ex-hermaprodite, s'interroge sur son devenir sans  l'envahir pour se rassurer sur ce qui serait mieux. Il lui souligne ce qui relève de sa liberté  d'être, de décider.

La culpabilité qui règne entre Alex et ses parents est vue au travers du prisme de dialogues ou de gestes. La mère se coupant le doigt sous le regard de l'ami alors qu'Alex est agressé à quelques lieues de là. Les clopes qu'elle brûle d'avoir arrêté son désir de maternité à cet être unique. Le père qui lui est en paix avec sa fille: il raconte que lui et sa femme savaient, qu'ils ont refusé tout car elle était, à ses yeux, parfaite. Son métier le détourne de la culpabilité par les articles découpés, cet homme qu'il rencontre, ces livres qu'Alex lui dérobe et qu'elle lui remet le jour où elle tranche. Alex tait sa "culpabilité" dans son androgynie, dans ses dessins, proches de Frida Khalo, dans son ironie quand elle défend Alvaro de prendre ses pilules qui régulent sa masculinité.

Le sentiment amoureux est interrogé sur ces lignes troubles de l'adolescence: entre attachement, passage à l'acte, entre initiation et provocation. " Qu'est-ce qui te manque de ne plus revoir ou ne l'avoir pas vu?" Entre Alex et Alvaro, là où l'une éprouve son corps pour tenter de décider, elle perpétue les connivences avec l'amie et les secrets de la sexualité et avec l'ami Vando, jouant le rôle de grand frère. L'autre se découvre autre que ce qu'il croyait être, à la fois passionné et désemparé par la fasination qu'exerce sur lui la personnalité et l'identité d'Alex.Ces trois personnes partagent à divers degrés le secret d'Alex: ce qui est autre semble moins douloureux, moins anticonventionnel quand l'adolescent paraît; l'affranchissement des regards semble moins empêché que chez les adultes.

Tour à tour limpide et rugueux, il y a l'intranquillité de Pessoa hantant cette nuit du chasseur.Le film s'ouvre sur des plans de pieds marchant sur un sol sec et un souffle à bout. Ces derniers alternent avec un monde marin où éclosent des formes mi-plantes mi-animales. La mer reste en lisière , elle porte le corps d'Alex glissant en Ophélie des sexes à la surface de l'eau. A la fenêtre de la chambre d'Alex, elle se confond avec la crête des dunes. Le plan final : le cadre de la chambre d'Alex a volé en éclats, les horizons du ciel et de la mer semblent tout aussi indécidables.




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Dimanche 9 décembre 2007
La vie est faite de morceaux qui ne se rejoignent pas", ainsi parle Godard. Elle est faite de correspondances  entre ce qui nous vivons et ce qui arrive au monde, aux autres, serait-on tenter de souligner. Le réalisateur coréen Kim Ki-duk aime détourner ce qui fait les figures immuables de nos existences, vers des situations improbables. Son parcours reflète cette capacité à rendre perméables des frontières que d'ordinaire nous érigerions en défiance. Ouvrier, puis militaire, il décide à l'issue de son service de devenir prêtre. Finalement, il plaque tout pour suivre des études d'arts plastiques à Paris où il essaiera de vivre de ses toiles. Ses films interrogent les thèmes du couple Locataires, des dualités Samaria ou complémentarités, de la marginalisation Printemps,été, automne, hiver...et printemps. Son regard flirte en réalisme à la hopper et onirisme, L'île, à la Magritte.

La pointe d'une brosse à dents taillé en biseau gratte la pierre. Des prisonniers attendent. L'un saisit la brosse à dents et tente de se suicider. Jang Jin est condamné à mort, il semble tuer le temps à vouloir s'ôter la vie. A l'autre bout de la ville, Yeon dessine avec sa fille en regardant la télévision qui diffuse en boucle la nouvelle de l'acte manqué. Dans son appartement à la déco épuré, elle attend son mari. L'adultère rôde, se distille. Une broche retrouvée près du siège-auto, une rentrée tardive, des remarques cinglantes d'incommunicabilité ourdie. Le reste du temps, elle fait la femme au foyer et elle sculpte. En ce moment, c'est  un archange ailé. Tentative de face-à-face, brochant ses cheveux, elle fait face à son mari qui lui lance " je te trompe mais je fais tourner la maison." La colère éperdue, Yeon erre une nuit dans la ville. Au petit jour, elle demande un taxi pour la prison. Se faisant passer pour l'ex-fiancée de Jang Jin, sous l'oeil du directeur de la prison, une étrange passion naît. "Je suis morte une fois. Pendant cinq minutes.J'avais neuf ans", chaque jour, elle vient lui raconter une histoire ou chanter, redécorant les murs du parloir d'immenses photos déclinant les saisons.

Entre portrait de femme et femme sous influence, Kim Ki-Duk met en parallèle la mise à mort de l'amour de yeon et son mari et celle de Jang Jin. Le rite des visites suit la même ligne de flottaison: les cinq minutes de la mort, le corps en ballon. A ses scansions de rendez-vous, Yeon vient à nu: robe d'été sous la neige, chant candide face au condamné à mort, insouciance retrouvée. L'actrice Ji a-Park interprète ainsi l'identification d'une femme à elle-même à coups de perte, de mise en danger. A rebours, elle acquiert une audace, un goût de colère et de rage. Ses actes de mise à nu sont autant de déclarations blessées et dignes face à un mari, sonné par l'insoupçonné caché en celle qui partage ses nuits et jours.

La construction du scénario épouse celle des mythes tragiques ou s'en joue: Yeon allant chaque jour à la prison avec ses décors et les brûlant au retour, c'est Sysiphe en route . Yeon s'offrant à Jang Jin c'est Oedipe recouvrant la vue. Chaque homme devient témoin et se voit révéler une femme qu'ils n'avaient appris à regarder: le mari découvre une femme d'une force insoupçonnée, le prisonnier une intime messagère de la mort. La construction romanesque évoque la Princesse de Clèves avec ces images que la femme remet au prisonnier sauf la dernière où elle s'expose nue, laquelle sera remise par le mari au prisonnier, voulant s'opposer à cette passion, en vain. On songe également à Kessel** et Gênet. Ces prisonniers comblent le manque de tout en se jalousant, vivent grâce à cette mystérieuse femme dont le portrait ( on pense alors à Paul Bloas * ) reste gravé là sur un mur. Elle devient aussi le seul moyen, par l'imagination, le fantasme qu'elle suggère de survivre pour ceux qui restent.

La thématique du regard chorégraphie chaque scène. Le mari absent des premiers plans, devient le témoin impuissant, par un savant jeu de miroirs ( elle s'apprêtant devant la glace/ son reflet souriant à la séduction retrouvée). Le condamné à mort dont le désir est incandescent, autant que ce goût de vie que Yeon lui redonne, est tenu en garde par le directeur de la prison. De lui, nous devinerons le visage par son reflet sur l'écran ( d'aucuns s'interrogera sur la connivence entre ce reflet et l'ex-dictateur de la Corée du Nord). C'est lui qui scande comme les mélopées des choeurs antiques la montée du désir et son caractère vénéneux: plus Yeon et Jang jin se rapproche, plus il jugule la passion.

L'histoire d'enfance racontée par Yeon préfigure la fin de Jang Jin. Le mari mène sa femme au parloir, comme les héros déchus des tragédies grecques. Elle n'entend rien d'autre que la raison assourdissante et délibératrice, à double titre, de sa condition de femme bafouée redevenue désirable, aimante au sens 1er du terme.La main accrochant, en vain, la peau: souffle de vie, ultime, souffle de trahison, infime aux yeux de l'autre, ultime pour celui/celle qui est trahie.Distillant ces tressaillements à vif autour des thèmes de l'adultère et de l'être condamné à mort,  Kim di-Duk exarcerbe les similitudes sans effroi, comme ces vents doux qui viennent vous saisir au premier abord et finissent étrangement par vous adoucir ou vous grandir.

*** Joseph Kessel Les Racines du ciel : des hommes sont faits prisonniers , l'un invente la présence d'une femme, invitant ces camarades à la respecter, à prendre soin d'elle, afin d'échapper à la folie carcérale. 

*** Jean Genêt Journal d'un voleur

*** Paul Bloas

Merci à Cé pour la découverte du texte de Kessel 

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Jeudi 1 novembre 2007

La forêt de Mogari (Mogari No Mori)

"Il  n'y a pas de règles formelles, sais-tu."


Personne ou presque ne se souvient de Naomi Kawase, sur le devant de la scène du festival de Cannes 2007,de son discours fleuve. Elle avait une retenue pudique qui invitait à taire tout geste pris dans la manne des jours, à tendre âme et oreille. Des mots qui racontaient une douleur personnelle sans la nommer précisément et ce fait à vivre ou vécu partageable par tous: la mort. Comment survit-on à ceux qui comptent? Quel lieu du monde nous ramène à nous-même quand le réel est devenu aphasique, rongé par la douleur ? La Forêt de Mogari est à la mesure de ses paroles, de leur universalité, à ce temps autre qui ne connait pas de mesure, celui qu'il faut parcourir pour tenir debout.  Il y a dans cette forêt: des présences aimées, des rires, des larmes, des choses acceptées, des pluies et des feux. De la vie et de la mort, dépouillées et cette question  "Sommes-nous vivants?"  ténu comme un poing de côté essentiel.

Un paysage de campagne entre désordre forestier et précision des arbres à thé. Un cortège avance lentement, des chants psalmodiés. Quelqu'un rejoint la forêt de Mogari. A proximité, une maison de retraite aux deux sens du terme: des visages d'Asie, l'inscription patience du temps, des sourires qui closent la boucle de l'enfance à la vieillesse. Leurs questions et les réponses des moines boudhistes. Ici, on apprend la mesure du temps. Mr Shigeki semble ailleurs. Machiko est venue "oublier" qu'elle a perdu un fils. Mr Shigeki voudrait savoir s'il est vivant. Question qui en appelle deux autres: " Manges-tu du riz ?" , si oui tu es vivant. L'homme acquiesce mais reste en attente. "L'autre sens est la sensation de vivre, de te sentir vivant." Le moine invite Machiko à prendre la main de Shigeki pour lui transmettre l'énergie qui lui manque.
Alors que chacun calligraphie en idéogramme son prénom, l'homme raye le signe "chi" de la page de la jeune femme. On lui rappelle l'identité de celle-ci, Shigeki veut Mako et personne d'autre. Mako a disparu depuis trente-trois ans, âge où le défunt devient Boudha. Spiritualité ou pas, pour celui qui reste il n'y a pas de place pour les autres. Capitale de la douleur ou capitale douleur? *. Machiko semble être au début de cette atonie du deuil: incapable de réagir, autrement que dans l'aide à autrui, encaissant la violence de son mari, demandant pardon à l'inéluctable. Son deuil est évoqué pudiquement: une photo, le doute " Vous croyez que j'y arriverai?". La réponse de Nakawo, infirmière devient un leitmotiv "il n'y a pas de règles formelles, sais-tu?"
Un soir, nettoyant la chambre de Shigeki, elle découvre un sac à dos sur lequel l'homme se jette, semblant le lui confisquer. Le lendemain, alors qu'il prend la fuite, elle le rejoint. Se metteant à jouer à cache-cache, ils plongent dans le rire d'enfance, courent à perdre haleine et hoqueter du souffle coupé à l'éclat de rire. Un pacte tacite se scelle: une balade dans la forêt de Mogari.....

Mogari est la période de deuil durant laquelle on vénère le défunt ou encore le lieu où ce dernier est enterré. Etymologiquement "Mo agari", il signifie la fin du deuil. Kawase filme comme elle vit: la lumière sera celle que vous pourrez respirer avec son humidité, ses cieux de cime, son silence bruissant. Point d'effet, le souffle de la marche et de la quête impose sa cadence à l'oeil de la caméra. Vous êtes du voyage que vous le vouliez ou non. Les plans limpides et suspendus à un autre temps sont présence et errance. Ces moments de perte, sans signe de rappel à la temporalité quotidienne (la panne du véhicule, le portable qui ne capte pas, le désert humain). On peut penser aux chemins de pénitence labyrinthiques du Moyen-Age, où se perdre c'est revenir à soi, différemment. Ainsi, le film semble évoluer entre les pôles du documentaire et de la fiction réaliste: la cinéaste pose sa réflexion, donnant à son long-métrage les formes d'un conte philosophique : "Cela vient de mon expérience personnelle. Ma grand-mère, qui m'a élevée, est très âgée. Elle est atteinte d'une forme de démence sénile. Ce film est lié à la prise de conscience de l'approche de sa mort. Cela me force à penser à moi, à mon rapport à la mort, à la manière dont cela va se passer quand elle va disparaître."

Des scènes qui disent le lien indéfectible entre ce que nous sommes et ceux que nous aimons. Dans les absences de Shigeki, il y a Mako. L'homme est au piano, deux autres mains l'accompagnent. Le morceau lui échappe, elle le guide. Passé et présent s'annulent. La soudaineté de l'absence quand la mélodie à quatre mains se réduit à la main seule sur les touches noires et blanches. Dans l'entêtement de Shigeki, il y a là-haut au sommet de la forêt: la tombe de Mako. Un plan et des cahiers: 1973, 1975, 1985, 2005, 2006. A chaque année, des pages pour combler l'absence. En voix-off la voix de celui qui est resté: "J'ai erré et ...je suis là". Le souhait de ce dernier de s'endormir là, au coeur de ce trou creusé de ses mains tient dans l'évidence de son sourire.

D'autres qui apprennent à savoir comment rester. Des épreuves de la nature qui sont aussi violentes que celles de la réalité: une rivière en crue qui effrait Machiko qui voyant Shigeki s'engager se met à hurler, supplier. De la réminiscence et des larmes délivrées, c'est au vieil homme de porter la douleur de la jeune femme. Une scène brute et superbe qui tient à l'abandon d'Uda Machiko. Des ténèbres et de la pluie que Conrad n'aurait pas renié l'habille. Vermeer n'est pas loin: les torses nimbés des deux êtres à la faveur d'un feu. La posture protectrice de Machiko portant comme on bercerait un enfant le vieil homme, le souffle de leurs voix " On est vivant". Dans le sac de Shigeki, il y a cette boîte à musique qu'il offre à la jeune femme.
Sous les cimes, la  lumière semble essentielle, épurée. Son voyage au bout de la douleur est achevé. Son visage se relève peu à peu, entre à bout-portant et mains offertes, elle joue cette musique entre sensation d'être en vie et peine apprivoisée.

Les fils dénoués par la réalisatrice japonaise: la filiation, l'éternité de la mort, la symbiose de l'âme et de la nature (Terence Malick n'est pas loin) s'inscrivent dans une dimension humaniste et picturale. L'harmonie des cheveux gris et des mains tannées par le temps de Shigeki et l'arbre aux racines cendrées, voraces comme celles qui courent dans les temples d'Anghkor. Les liens se construisant ,hors des généalogies familiales ,soulignent que certains évènements sont impartageables, qu'une rudesse et une douceur invente cet autre rapport au monde qui importe tout autant. Kawase souligne les détails qui assurent le sentiment indéfectible qui nous ramène à l'autre: la musique, l'écriture,l'image, le souvenir de scène...Ces figures non imposées de vivre l'absence, de ne pas rompre avec cette sensation de vivre, de savoir s'abandonner pour continuer sans rompre.  S'il est question de mort, il y est surtout de rires, des larmes, un pouls de vie qui ne saurait se dédire...Une valse entre soi et l'absence, une éternité retrouvée, perpétuée...   

Lien vers le site du film http://www.mogarinomori.com/

* Titre d'un recueil de Paul Eluard Capitale de la douleur

Citation extraite du Monde 30/10/07, pour en savoir plus sur Naomi Kawase

A ma grand-mère paternelle, à ma tante paternelle, à mon frère, à nos fous
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