La pointe d'une brosse à dents taillé en biseau gratte la pierre. Des prisonniers attendent. L'un saisit la brosse à dents et tente de se suicider. Jang Jin est condamné à mort, il semble tuer le temps à vouloir s'ôter la vie. A l'autre bout de la ville, Yeon dessine avec sa fille en regardant la télévision qui diffuse en boucle la nouvelle de l'acte manqué. Dans son appartement à la déco épuré, elle attend son mari. L'adultère rôde, se distille. Une broche retrouvée près du siège-auto, une rentrée tardive, des remarques cinglantes d'incommunicabilité ourdie. Le reste du temps, elle fait la femme au foyer et elle sculpte. En ce moment, c'est un archange ailé. Tentative de face-à-face, brochant ses cheveux, elle fait face à son mari qui lui lance " je te trompe mais je fais tourner la maison." La colère éperdue, Yeon erre une nuit dans la ville. Au petit jour, elle demande un taxi pour la prison. Se faisant passer pour l'ex-fiancée de Jang Jin, sous l'oeil du directeur de la prison, une étrange passion naît. "Je suis morte une fois. Pendant cinq minutes.J'avais neuf ans", chaque jour, elle vient lui raconter une histoire ou chanter, redécorant les murs du parloir d'immenses photos déclinant les saisons.
Entre portrait de femme et femme sous influence, Kim Ki-Duk met en parallèle la mise à mort de l'amour de yeon et son mari et celle de Jang Jin. Le rite des visites suit la même ligne de
flottaison: les cinq minutes de la mort, le corps en ballon. A ses scansions de rendez-vous, Yeon vient à nu: robe d'été sous la neige, chant candide face au condamné à mort, insouciance
retrouvée. L'actrice Ji a-Park interprète ainsi l'identification d'une femme à elle-même à coups de perte, de mise en danger. A rebours, elle acquiert une audace, un goût de colère et de rage.
Ses actes de mise à nu sont autant de déclarations blessées et dignes face à un mari, sonné par l'insoupçonné caché en celle qui partage ses nuits et jours.
La construction du scénario épouse celle des mythes tragiques ou s'en joue: Yeon allant chaque jour à la prison avec ses décors et les brûlant au retour, c'est Sysiphe en route . Yeon s'offrant à
Jang Jin c'est Oedipe recouvrant la vue. Chaque homme devient témoin et se voit révéler une femme qu'ils n'avaient appris à regarder: le mari découvre une femme d'une force insoupçonnée, le
prisonnier une intime messagère de la mort. La construction romanesque évoque la Princesse de Clèves avec ces images que la femme remet
au prisonnier sauf la dernière où elle s'expose nue, laquelle sera remise par le mari au prisonnier, voulant s'opposer à cette passion, en vain. On songe également à Kessel** et
Gênet. Ces prisonniers comblent le manque de tout en se jalousant, vivent grâce à cette mystérieuse femme dont le portrait ( on pense alors à Paul Bloas * )
reste gravé là sur un mur. Elle devient aussi le seul moyen, par l'imagination, le fantasme qu'elle suggère de survivre pour ceux qui restent.
La thématique du regard chorégraphie chaque scène. Le mari absent des premiers plans, devient le témoin impuissant, par un savant jeu de miroirs ( elle s'apprêtant devant la glace/ son reflet
souriant à la séduction retrouvée). Le condamné à mort dont le désir est incandescent, autant que ce goût de vie que Yeon lui redonne, est tenu en garde par le directeur de la prison. De lui,
nous devinerons le visage par son reflet sur l'écran ( d'aucuns s'interrogera sur la connivence entre ce reflet et l'ex-dictateur de la Corée du Nord). C'est lui qui scande comme les mélopées des
choeurs antiques la montée du désir et son caractère vénéneux: plus Yeon et Jang jin se rapproche, plus il jugule la passion.
L'histoire d'enfance racontée par Yeon préfigure la fin de Jang Jin. Le mari mène sa femme au parloir, comme les héros déchus des tragédies grecques. Elle n'entend rien d'autre que la raison assourdissante et délibératrice, à double titre, de sa condition de femme bafouée redevenue désirable, aimante au sens 1er du terme.La main accrochant, en vain, la peau: souffle de vie, ultime, souffle de trahison, infime aux yeux de l'autre, ultime pour celui/celle qui est trahie.Distillant ces tressaillements à vif autour des thèmes de l'adultère et de l'être condamné à mort, Kim di-Duk exarcerbe les similitudes sans effroi, comme ces vents doux qui viennent vous saisir au premier abord et finissent étrangement par vous adoucir ou vous grandir.
*** Joseph Kessel Les Racines du ciel : des hommes sont faits prisonniers , l'un invente la présence d'une femme, invitant ces camarades à la respecter, à prendre soin d'elle, afin d'échapper à la folie carcérale.
*** Jean Genêt Journal d'un voleur
*** Paul Bloas
Merci à Cé pour la découverte du texte de Kessel
Derniers Commentaires