Le jeudi est un jour d'un même rôle avec moult variations....
Avant d'aborder la matinée, Christine à l'accueil, femme ronde qui a le verbe rond et haut, évoque la chanson de Jonasz
"on allait voir la mer." Par la fenêtre ouverte, la veille, elle a reçu une pierre par la vitre qui a frôlé son visage....Tutti va bene...
8h30...Le groupe des francophones bancal qui comprend dyslexie, dysorthographie et repères linguistiques d'une langue maternelle
autre que le français...Ming appelle son tipex le "attentionçaquipue", après une explication sur les langage soutenu et familier elle se décidéra pour "oulala ça ne sent pas bon" et le
"ça pue"en riant..
11h30...Sansi croit dur comme fer la légende africaine que nous venons d'étudier : "pourquoi le ciel est loin maintenant?" . Voici un petit résumé:
Au commencement, le ciel était tout près de la terre. Les hommes n'avaient pas besoin de travailler, ni cultiver le sol pour se nourrir, car ils découpaient un bout du ciel et s'en
nourrissaient. Sauf que ces derniers abusaient et gaspillaient. Le ciel les menaça de s'éloigner s'ils ne faisaient pas attention. Or, une femme vorace et gourmande coupa un énorme morceau
du ciel. Morceau qu'elle ne put finir, craignant que le ciel ne mette sa menace à exécution, elle demanda de l'aide à son mari et au village. En vain. Le ciel s'éleva "loin de l'atteinte des
hommes"(..) C'est depuis ce jour que les hommes doivent travailler pour vivre.
Sansi- Alors mademoiselle, ça veut dire qu'avant le plafond il était bas?
Moi- Le ciel était à portée de main, tu devais juste tendre la main
Novic( caîd en devenir) étonné et tout aussi convaincu- On faisait juste ça (geste tendu) et on mangeait?
Moi- Tout à fait!
Sansi- Mais si on travaille bien, le ciel il va redescendre?
Novic- ça va écraser les immeubles !
Sansi- Nan, mais c'est vrai!
Moi- Tout à fait vrai.
La sixième m'a regardé comme si je détenais le secret...Comme Gandalf....
12h30..les 3ème..prévisible...Ils sont huit. Aujourd'hui l'écriture engagée...Là je me sens comme Cousteau avec son monde du
silence. Rien, pas un mot. Le texte de Rocé "j'ai des trous de mémoire"leur passe au-dessus. Luther King? connais pas, Malcom X? c'est Denzel Washington...En devenant le murmure derrière
la main ou la tête lasse, je finis par faire cours avec deux élèves, voire plus quand j'utilise le forceps ( transposer la situation du texte en les plaçant au centre de celle-ci, confronter
leurs envies et la réalité). Aux question, le rituel " j'sais pas" est devenu un "j'sais pas mais j'vais le faire" ( cela représente une phrase sur laquelle je ne lâche pas
l'élève-comprendre regard et mots à l'appui, silence digne de Sergio Leone, forcément il m'en veut 3 ou 4 ans où on le laisse tranquille et une prof qui veut trop (sic))
La salle des profs est en émoi grâce à la prof d'anglais fière de montrer son livre : l'autobiographie de Lizarazu, s'en suit une
discussion mature " Nan mais arrête il est trooop beau - Musclé ne veut pas dire beau..", je suggère de placer l'ouvrage entre de Beauvoir et Camus. Le relais est pris par G. le flegme
anglais d'un prof de français qui vient de recevoir sa troisième lettre d'amour: l'élève en 4ème lui explique qu'elle a éliminé l'autre (élève)"qui était dans la partie", qu'il devra
juste lui dire "je sais" dans les yeux" au prochain cours. Le détachement et l'ironie- Desproges meilleur ami du prof en zep! nous gagnent, je lui suggère qu'au terme de ses années de
zep, nous montions un spectacle rue Faubourg du temple. Fou rire partagé sous le regard des autres " Gwen, t'es vraiment sérieuse quand tu racontes des c..........". M. qui venait
de tenter un jeu de mots sur son admiration pour Britney pour tacler gentiment la prof d'anglais laquelle s'est lancée dans une lecture de Bixente, rejoint mon sourire abasourdi par
l'ambiance...
4ème ...Camélia a le regard dans le vide et s'amuse aujourd'hui à pousser des cris de chien. La recadrer si on ne maitrise pas le
sujet peut prendre des heures: mode paranoiaque et pensées-propos déconstruits en permanence. Jouer le père-le psy -le flic....
Récré... Jacob en 4ème se taille une réputation éphémère. Les réputations dans les zep-petitsghettos ont l'impact vif et éphémère
des rumeurs de village. Ce dernier, à voix basse, lançait des piques dures à Alexandre, dyslexique, obèse qui passe à l'oral. A l'autre bout, de la e, une remarque, puis deux me parviennent.
J'indique la porte à Jacob qui se défende de quoi que ce soit. Alors, je liste les faits depuis quelques semaines et son emprise sur la e pour heurter Alexandre. Il sait que c'est une règle
sur laquelle je ne transige pas: la moquerie sur un défaut de langage, sur la couleur de peau, le physique. Même si bégaiement, même si semi-analphabète, droit de cité même pour une phrase.
Pourquoi? autre le principe de respect de l'autre, c'est une toute petite manière de les sortir de ces réflexes de survie qui consistent à écraser l'autre. L'intransigeance passe par ma voix de
nouveau et le regard bis. En gros être accusé de discrimination dans un cours de melle H. ça se sait. Pas de réitération.
3ème.. Cours toujours à la Cousteau..On dérive sur l'engagement politique, sur un cinéma ou une médiathèque dans une cité ( il n'y
a aucune à E.). Pour certains, celui qui tente ça,"il est mort" , pour d'autres "faut les sous". Je leur parle de l'initiative de Besson, un écran pour un soir dans des
cités, apporter ce qui manque un soir, idem pour Fellag et d'autres. La conversation se poursuit sur qu'est-ce qu'il est possible de faire ici. Le même instinct de survie, le même chacun pour sa
peau.
Fin du cours, Steve 1m80, 44 de pointure, la PDaddy attitude
-euh! M'lle Vous me défendrez ( regard ad hoc) un peu au conseil?
Priscillia- on a fait des efforts, y'a en espagnol et avec vous où on s'excuse d'être en retard!
Moi- Honnêtement! Si on inversait les rôles, est ce que si vous étiez à ma place vous défendriez des élèves comme vous?
Les deux se regardant- Franchement! ouais, c'est trop pas possible!
Le conseil de e...Ils rêvent de seconde générale...les moyennes 5,6,2, 10 (pour 4 élèves sur 20)....L'équipe dont je fais partie
reconnaîtra que le mauvais esprit de cette e a bouleversé l'adolescence d'Abu qui de bon élève est passé à l'attitude peureuse, ses derniers temps, il essaie de les oublier, les faiseurs de
mauvaiseté, ils sont plus souvent absents il respire. Echange de regard avec Steven. On doit repenser à mes phrases électro-chocs , les pas sympas...pas déontologique de leur dire qu'ils vont
devoir, même si c'est injuste, se battre plus parce qu'ils n'ont pas la bonne couleur de peau ou le bon nom, ni de leur dire qu'ils ne doivent penser qu'à eux, se dégager du regard des autres et
de la pression ( un des jeux du début d'année était de frapper celui qui avait mal lu), ni que c'est une claque bien plus forte qui les attend s'ils ne bougent pas....ni au 2ème trimestre que
c'était le plus triste conseil que j'ai pu faire depuis que je suis prof, que ça me met en colère de les voir acculé, désinvoltes, encore une fois la face offerte de la fierté de l'échec? , de
laisser d'autres décider pour eux...
La conseillère d'orientation, est à côté de moi, elle me montre les dossiers. Colère et ce sentiment d'actes vains. Sur les 20, 5
sont psychologiquement très fragiles ( mère cotorep ou en emploi réservé) 5 autres ont été testés avec un qi de 70 la décision de la segpa " doit rester dans le système car il a l'âge
normal" les autres ont 17 ans ou 18 ans dans six mois et ne savent pas lire un texte, faire une division.... En gros, outre la réalité que j'ai eue tout le reste de l'année, j'apprends
que les élèves n'étaient pas "intellectuellement disponibles" (phrase entendue lors d'un séminaire, je la chérie particulièrement)...Au final, des tribus de mécanos, de vendeurs, de comptables et
de secrétaires....et encore rien n'est sûr..Un grand logiciel et des regards portés sur les chiffres décideront...
Seuls trois s'en sortiront, trois avec une histoire..ceci n'explique pas cela, quoique....
Steven, arrivé de Côte d'Ivoire, moitié anglais, moitié comorien. Le parcours d'Abd Al Malik avait un sens pour lui. Dans ses
écrits, il évoque sa mère aux cheveux comme des montagnes, des feux de camps scouts avec l'armée, le respect des autres. Il s'est laissé esquinter(attitude, langage) sans perdre ses valeurs
humaines d'être ne laissant pas noyer dans la masse.
Abu Bakar,seconde génération venue du Pakistan, lui c'est Marjane Satrapi qui lui a plu. Ailleurs, il pourra y arriver...
Vera, portugaise arrivé en cours d'année, veut devenir médecin. Elle a préparé son départ, abandonné un pays, des racines, son
père qui lui interdisait de voir sa mère. Elle écrit remarquablement. Plusieurs croient à son désir, elle ne s'est pas laissé entamé
par l'ambiance étouffante.....
En sortant croiser Merveille( véritable prénom) qui n'aborde pas un masque de chien, ni un jeu de plage mais braille dans les
couloirs, elle aussi restera pour "son âge normal"...croiser un père qui remet son pantalon sans pudeur....Penser à Desproges....
Soit il faut accepter que transmettre c'est émanciper certains et en exclure d'autres, soit on ne peut pas tous les sortir de
là...Mais là, j'avoue que la colère tait le découragement. Amère, impression de gâchis...Trois c'est déjà ça....
"Une société décente est une société dont les institutions n'humilient pas les gens.(Margalit,
philosophe..). Aujourd'hui, il y a une expérience vive de l'humiliation qu'il faut combattre. Il a déjà la violence sociale qui distribue des places accordent aux uns la possibilité du jeu
social, de la comédie sociale et n'accordent pas aux autres cette place(...) ce n'est pas avoir voix auc
chapitre" Guillaume Le Blanc, 20/05/07,
Bande à Bonnaud
Derniers Commentaires