Gare De Brunoy, arrêt du rer d
Comme chaque vendredi, la
communauté juive de Brunoy est présente sur le quai. Transhumance
immuable: kipa, lèvres en mouvement muet penchées sur les pages, les
tsitsit et les talith couvrent les épaules.Le matin, c'est le Coran qui
habite les mains de certains passagers. De quoi supporter le jour à
venir, de tenir debout? Je m'interroge toujours sur ces actes: moyen de
se rassurer, éviter de penser? perpétuer sans se poser de questions des
actes? s'armer ou se protéger?
En m'installant, je remarque un duo
de cousins: l'un des deux adolescents est habillé autrement: juste la
kipa le rallie aux autres.
Le train repart, chacun poursuit sa solitude ou sa fugue : sudoku, livre, mp3, sommeil...
Les
portes entre les wagons s'ouvrent, passent trois adulescents: encore
dans les rites vestimentaires pour s'identifier (baggy, gothique,
rock..), des attitudes qui se veulent dédaigneuses, à force un rictus
d'épaule jetée, une nonchalance feinte, peau d'ado et l'âge d'homme sur
le visage.
Située à l'étage,je ne fais pas cas de leurs présences, ni de leurs manières d'aller et venir en claquant fort les portes.
Une phrase claque
L'un deux fond sur l'ado repéré à Brunoy, il se lève, l'autre le coince entre le siège rabattu et la porte
- Tu m'as regardé, toi?
l'ado surpris dément.
- File-moi ton mp3.
- Non, je ne veux pas.
- Ecoute vous vous avez la thune, des gens comme nous on a rien, tu vois
Il accompagne ses paroles, de poings sur l'épaule de l'ado, de main qui tente de le prendre par le cou.
- Laisse-moi tranquille, j'ai rien, pas d'argent, rien. ( L'ado parle fort pour attirer l'attention).
Pendant
un moment, j'ai pensé qu'ils se connaissaient, qu'il s'agissait d'un
règlement de compte. Puis il y a eu cette tension sourde de colère qui ne m'a pas lâché.
Celui qui agresse, est accompagné d'un autre qui assure la "surveillance".
Celui qui mène la danse, fait asseoir en employant le ton de la confiance l'ado
- T'as quel âge?
- 15 ans et demi
- Quoi?! Ecoute-moi j'ai 18 ans, tu fais pas 15 ans mais ça on s'en bat les c.......Tu me dois le respect d'accord!
- J'ai rien, je te dis que j'ai rien.
Le
troisième adulescent arrive( le punk gothique de service) prend le
meneur à part "tu fais pas le con, tu fais pas ça à la famille".
Ils simulent une bagarre.
L'ado tente de partir, le meneur le plaque contre la porte.
Je regarde l'homme aux bras élevés au gymnase-club qui se trouve derrière eux
la femme qui est en face de moi, mutique sur sa grille de sudoku.
l'homme à ma droite, idem pour lui
puis ceux qui se trouvent à l'étage: 7 hommes et 4 femmes
AUCUN NE BOUGE, PLONGER DANS LEUR INDIFFERENCE: sudoku, sommeil...nullement paralysés ou mobilisés par la montée de la tension.
j'hésite:
descendre? impression d'etre la seule à me rendre compte de quelque
chose. descendre seule? la peur me gagne, je m'en veux de ne pas avoir
assez de cran pour aller seule, ou même ouvrir la bouche, faire
semblant de connaître le gamin. Ne pas rester sans rien faire. Je
regarde la scène, je ne quitte pas des yeux ce qui se passe. L'un d'eux
m'a vu, je ne lâche pas. Mais je ne descends pas. Instinct ou peur?
Le meneur plaque le gamin, lui prend sa psp et son mp3.
L'ado proteste toujours verbalement, il repose de la main les poings de l'autre; évite de répondre à sa violence verbale et physique.
Le rer s'arrête à Maisons-Alfort, les trois adulescents disparaissent.
Je regarde les passagers. Aucun n'a bougé, aucun.
Au terminus du rer, nous serons 3. Trois femmes à laisser nos coordonnées à l'ado.
Alors que nous parlons au gamin, un homme carrure de Mister T vient
- T'as fait quoi toi?
Nous regardons tous l'homme abasourdis!
- T'es grand, t'as 15 ans! T'aurais dû te méfier, ne pas te laisser faire, c'est la petite racaille!
Nous
lui répliquons que ce qui est intolérable c'est qu'il lui prodigue de
tels conseils, qu'il n'est pas "normal" de se faire agresser ainsi. Je
souligne qu'avec sa carrure et qu'avec l'aide de quelques hommes, je me
serais sentie plus forte.
- Ben pourquoi vous n'êtes pas descendue !!
- Parce que 1) seule vu l'état des trois, j'ai eu peur 2) je pensais que des personnes réagiraient quand je me suis levée
- Fallait descendre!
Les deux autres femmes réagissent
- Et vous?
Le cousin de l'ado le rejoint, ils partent au commissariat.
Chatelêt, au changement de métro
Je
pense à tout ce que j'aurais pu faire: appeler la police de
maisons-alfort, intervenir, filmer meme si les pixels du portable ne
permettent pas grand-chose. Je culpabilise de n'avoir fait ça :
regarder les yeux grands ouverts et lui apporter mon témoignage.
bureau d'information, je raconte brièvement, la colère ne me quitte pas
- L'agression est terminée, là?
-
(hallucinée par la question du guichetier) Encore heureux! Vous ne seriez
pas ( m'arrêter à temps!). Dans ces cas-là, on peut faire quoi
concrètement? tirer le signal d'alarme?
- Ben non, le train s'arreterait mais les portes s'ouvriraient!
- appeler la police?
-
Oui mais là vous êtes à Paris, alors que les mecs sont descendus à
Maisons-Alfort! Si c'était sur le rer A, on pourrait faire quelque chose
-( Rire de ma part) Ben voyons! Vous vous plaisantez, non? Le rer a vous avez vu les villes qu'il dessert, les passagers?
- Ben c'est là qu'il y a la plus forte présence de policiers.
- Evidemment! ce matin sur mon trajet j'en ai croisé 3 fois en trois quarts d'heure! et là personne!
Il appelle un de ses collègues, je m'aperçois que je souligne des choses qu'ils savent, une violence quotidienne à laquelle ils se sont habitués à défaut d'y faire front.
C'est la 1ère fois en cinq ans que j'assiste à ce type d'agression...
L'indifférence, l'inertie autour de moi
la peur qui m'a empêchée
la colère me sauve, pourrait-on me dire?
et je pense à dimanche...
Cela ne change rien à mon vote
Ma lucidité n'est pas non plus aveuglée par le fait que trois femmes soient venues voir ce gamin....
Je ne me reconnais pas dans ce visage-là...dans cette indifférence...
Ce matin j'ai vu les résultats noirs du 2ème tour....Je souhaite avoir tort...Fort/Forcé/ment...
Article rédigé ce dimanche, la colère ne m'a pas lâché depuis....
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