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Texte Libre

Une liste à la Prévert au pouls du  regard ou d'écriture... des fragments du monde, de ce qui le fait défaillir, tressaillir, sourire...Jeter colères et cris par manque de montagne ou de mers dans nos urbanités...Fixer des vertiges les jours ou nuits où l'envie de partager se fait plus forte....

Derniers Commentaires

Samedi 28 avril 2007

Ne pas se fier à l'ombre de la trapéziste sur la 1ère de couverture, ni aux lignes de la 4ème de couverture.
Elles vous livrent une interprétation, sont passées dans le filtre d'une pensée, d'un regard. Passez outre
Ouvrir, au gré du hasard de vos mains, les pages.

la peau de l'encre

Nord de l'Angleterre, Morecambe, ville de mer, vie de mer. Des existences en voyages immobiles. Vous restez au bord, il n'y a qu'elle, cette eau qui connaît les partances. Grandir au bord de la mer, vous pousse inconsciemment à créer une géographie singulière. Une insularité,des lignes semblant prendre la tangente, reviennent au même point. Une vie au tracé d'empreintes digitales ou tenter d'inventer des évasions entre les déliés. Se situer à l'entre-deux...
Une mère avorteuse la nuit, patronne d'hôtel pour phtisiques le jour, un père marin porté disparu. Pour horizon, la mer. Les cartes aux figures imposées à Cyril Parks lui confère une destinée singulière ou prédestinée. Est-ce la respiration rauque des clients de l'hotel, un premier émoi amoureux contrarié, la personnalité de sa mère, l"énigme de la disparition du père, l'envie d'échapper au destin d'une ville au bord de la mer? A l'adolescence, se décide des univers, une incomplétude pousse vers une expression, un code en marge de ceux qui nous sont livrés depuis l'enfance: la musique, le dessin, le cinéma, les paradis artificiels. Pour Cy(Cyril), la rencontre avec Ripley, tatoueur l'initie à un monde où se mêle le donner à voir et le secret de "ce donner à voir". Les beaux-arts dans la marge, dans l'alcôve des cabinets d'encre et de peau. Une étrange relation au monde, où la réalité, l'Histoire dessinent des ombres sur un outremonde...

Rite, provocation, sublimation. Mystère, effroi. Le tatouage initie les mêmes réactions: attraction/répulsion. Meme pouls de l'oeil , de la mer: flux/reflux. Ecrire sur le scriputal, le pictural est un risque, soustraire le regard, le dessin au mort, à la comparaison. Ne pas se tenir uniquement à la suggestion. Il semblerait que Sarah Hall se soit donner cette règle d'écriture. Faire découvrir un monde sans le déflorer, rester sur les lignes des sensations, entrer dans le sillage des mémoires sensorielles.
Le point de vue adopté guide le lecteur en un fil de fériste entre esprit/corps, entre sacré/profane. La fascination de Cyril Parks se mue en art , nous suivons ce chemin. La métamorphose pciturale donne à la peau première le rôle d'un palimpseste. L'auteure évite la litanie des mythologies faciles(ancre, nom de la mère..), de lui donner un statut d'art mineur. Elle l'inscrit dans une légitimité, remontant le cours des mouvements artistiques (l'amante taouée appelée "ma chapelle sixtine", ne vous fera pas sourire). L'être tatoué se réinvente
permettant au passé de coexister avec ce nouveau présent, sans livrer l'énigme de son tatouage.

Le personnage de Cyril Parks ressemble pour sa curiosité effarouchée mais point craintive à Alice. Son regard a le goût de l'observation, témoin de choses à ne pas voir, à ne pas savoir.
Les personnages qu'il rencontre mêlent mystère et douleur, comédie et tragédie. La seconde partie de son voyage à New-York n'est pas sans rappeler "Le voyage en Amérique" de Franz Kafka. L'humanité d'Ellis Island vue par l'univers du cirque, donne au regard de Cy cette vision pionnière de la ville américaine, au sein de laquelle migrations, fantasmes, déchéance, destin, éphémère coexistent. L'écriture de Sarah Hall prend une dimension cinématographique, entre La strada de Fellini et L'homme de la rue de Capra. Toujours avec cette règle d'humilité. Les personnages féminins sont à la croisée de ces mondes, elles sont une réminiscence des femmes d'Hugo Pratt et des actrices italiennes des années 60/70.
Le personnage de Grace est de ceux qui vous font revenir sur vos pas de lecteur, comme un parfum vénéneux dont vous ne sauriez expliquer l'attraction.
Outre le thème de l'étrangeté, de la monstruosité (clin d'oeil à L'homme qui rit de Victor Hugo ?) du Michel-Ange Electrique, par le regard et les tracés de Cy, nous interroge sur la question de la beauté, sur le rapport au passé, sur les failles des êtres , sur la résilience de la peau à l'âme, le regard porté sur ce qui est autre.

Le Michel-Ange Electrique de Sarah Hall , chez 10/18

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Samedi 28 avril 2007
ait des livres dont chaque mot vient toucher un point silencieux, chaque phrase vous frôle de manière insoupçonnée. Puis il y a l'envie grandissante, de lire à haute voix des passages, de laisser sur des répondeurs des mots de Sophie Chérer.Se faire passeur/euse de mots, poser un doigt sur les lèvres, dire des yeux ou d'un silence, ne dit rien et donner à entendre, à lire.

Ce plaisir au parfum d'adolescence où le frère, la soeur ou l'amoureux/se ou le/la meilleur/e ami/e vous invite avec une impatience mélee de sereine solennité : "ecoute ce morceau/regarde cette scène/ tu te souviens quand il lui dit..."...

C'est un livre "é" en médium poche dans une maison d'éditions pour enfants. Je n'aime guère les ifications encore moins dans les mots, les textes. Parlez moi de l'amour, de l'absence, du voyage en taille 10 ans,4,30 ans s'il vous plait. Je pourrais en parler en suivant un plan grand 1, grand 2 conclusion...
Plutot choisir de l'évoquer touche par touche...comme il m'est venu....Sans papier cellophane coloré autour, comme les bonbons restés au fond des sacs...

Parle tout bas, si c'est d'amour de Sophie Chérer, Ecole des loisirs, Médium Poche

C'est l'histoire
d'Olivier, tombé amoureux de Caroline le jour où il a entendu sa rédaction
d'un amoureux qui va chercher de l'huile d'olive en Italie pour elle
d'une prof de sciences naturelles désemparée par l'absence soudaine de son amant
de la lettre d'un grand-père qui vit sa dernière histoire à sa petite-fille qui commence la sienne
d'une maison où sur les plinthes le grand-père a laissé des messages pour ceux d'après...
d'Olivier qui voit les grands se corseter pour parler d'eux, de leurs désirs, d'amour, de choix
d'un prof de français qui cherche la stylistique au rebut pour faire découvrir "le con" de Prévert à ses élèves
d'une femme de 80 ans qui parle de sexualité et d'amour sans écran de verre
d'une mère qui montre à sa fille le visage défunt de son premier amant
de grandes personnes aussi désemparés et effrayés à la nudité des choses et des etres qu'un enfant quand il apprend à marcher....

entre autre chose...

Des mots qui viennent simplement, sans être empesés de , ni de niaiseries...une écriture et un regard sensuel, épuré, simple...Il ait des livres que l'on ne lasse pas d'offrir..à ceux qui comptent, à ceux qui ont été indifférents....

Le petit prince en est....pour les questions qu'on ne doit jamais se lasser de poser , pour les rites...entre autre
L'insoutenable légèreté de l'être..pour sa couverture sans age..pour ces marques inscrites en marge au crayon papier...
Le combat ordinaire....pour les cases en miroir tendu...
L'écume des jours ...pour les Chloé et les Colin en soi...

Celui-ci les rejoindra....accompagné d'un sourire silencieux ;)

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Samedi 28 avril 2007

Chaque année, les mêmes cahiers jaunes papier recyclé et les mêmes 1,9,0 ou 1,4,9,0.

Hassine, Cléa, Ismaîla et d'autres lisent les choses suivantes
- Qu'est ce qu'une histoire tragique?
- Est ce qu'un roman et un dictionnaire peuvent être amis?
- Explique comment les eaux usées sont évacuées?
- Utilise les mots infiltration, épuration...
Chaque année résume un être à une existence abstraite, à des "items". Donc cette année , j'ai fait mon boulot de comptable. Tâche qui me barbe par sa répétition et son manque de pertinence. Outil d'évaluation, reflet de la société : 1 tout bon 9 tout faux ou à moitié 0 rien. Le dilemne est clair tu assures ou pas mais à pas à moitié. Donc aujourd'hui les instits de "mes" entités abstraites,voulaient me voir.

La conversation au téléphone en mode panique coté instit : le chiffre ne correspond pas à leurs résultats et ils n'ont pas vu les sujets ni les outils d'évaluation. J'accepte un entretien ( fuite devant panneau "danger, refilé par le principal, une habitude, une grande histoire entre lui et moi..). Ils regardent les cahiers de deux éléves, s'étonnent des 9 que j'ai annotés."y'a un point là et une majuscule"/"ça veut dire quelque chose son histoire (à haute voix oui!)"/"c'est bien écrit ( comprendre lettres bien formées)".
Pour ma part, je sais pourquoi ce hiatus : il y a mon exigence qui me semble juste je n'attends pas d'un gamin qu'il mette une majuscule et un point, ni forme bien ses lettres. Je n'attends pas que ça. Il y a mon exigence et les critères du ministère. Les instits en face montent sur leurs grands chevaux "ah ben non faut pas faire ça ! On vous remet pas en cause ( bien évidemment que non puisque de moi meme j'ai expliqué ma correction). mais nous on se réunit ( et vlan le sacro-saint instit' vs prof qui m'échappera toujours!)..." .
Je réponds calmement que je n'accorde qu'un crédit limité à ce papier recyclé jaune, que ce qui m'importe c'est la notion de plaisir, d'envie du gamin à lire, écrire, s'étonner. Eux ce qui les effraie, ils le répèteront plusieurs fois; ce sont les soit-disant conséquences. Mauvaise évaluation= moins de crédit au sens large du terme coté ministère, coté parents, pression de leurs chefs. Je leur demande si 1,9, 0 sont des critères d'évaluation pertinents et approfondis, si prendre un enfant à un moment T et s'inquiéter de ça et non pas de sa manière d'être au long des jours, de ses notes sur le fil des semaines, de ses ravissements contagieux. L'un des instits royal me répond " ça fait deux ans qu'on sait qu'ils sont évalués sur des choses qu'ils ne connaissent pas."
Cet entretien m'a agacé. Il est le reflet d'un système qui ne se remet pas en question où la loi des worldcompany fait qu'on indexe les choses à transmettre en les réifiant, en y incluant le mode de survie. Même moi j'ai pensé une inspection va se pointer sur ma pomme,; il faudrait que je fasse attention à mes réflexions personnelles sur les névroses du ministère;ça ne m'a porté chance surtout là où je suis. J'ai aussi fait quelque chose qui ne se fait on ne dit pas que l'on fait une erreur aujourd'hui, on performe. En tapant sur le moteur de recherche ma gaffe, je suis tombée sur le blog de Brighelli. me suis sentie moins seule...
En attendant demain on va isoler des groupes de mots qui font sens en 3ème , dans leurs rédactions ils écrivent "c'était mieux avant j'avai des rêves maintenant c'est plus compliqué la vie"...

Je ne sais pas si "c'est Mickey qui a gagné..."* mais l'aveuglement, les impasses, l'art de poser les questions -impasses et réduire à des chiffres des êtres...ça m'en a tout l'air... 1: tout bon 9: tout faux ou à moitié 0 : rien.

Noir Désir

* d'après l'ouvrage de Brighelli La Fabrique du crétin
- Publié dans : Prof, regard et réflexion de l'intérieur
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Samedi 28 avril 2007

Chaque année, un rite méconnu se déroule au sein des contrées apv, autre nom donné aux zep.
Le délégué syndical arrive en salle prof le sourire mi carnassier mi résigné, et tend l'air triomphant
une brochure ....le spécial mutations!
Cet acte crée un élan spontané et presque désespéré/désespérant du titulaire fraichement arrivé en zep/apv.
Mieux que les programmes politiques des présidentielles, que le numéro spécial voyance de l'année, cette brochure remporte un succès impressionnant.

Cette année, un phénomène nouveau touche le nouveau. Il consiste à traquer l'ancienne bankable.
L'ancienne bankable est celle qui officiellement est célibataire, cumule 3/4 ans en zep.Celle ci est fort prisée car elle a un maximum de points. Ce qui me vaut un interrogatoire affable se déclinant une fois éculées les formules de politesse: "tes points tu les partages?/ tu mutes où?/ tu irais où?" de la aprt de la gente masculine professorale..

Explication: le mouvement migratoire du professeur est déterminé par des points qu'il cumule selon son ancienneté, la zone où il enseigne, son statut marital. Chaque année il peut partir en formulant des voeux
que le ministère exaucera ou pas selon son bon vouloir. Chaque académie détermine ses besoins selon les disciplines. Si vous avez le nombre de points requis, vous etes reçus...Ce qu'il faut savoir : les points sont déterminés au moment des mouvements et les résultats ne se ressemblent pas du tout d'une année à l'autre. Bref vous éprouvez le meme sentiment qu'un candidat à l'eurovision au moment de l'annonce des résultats.

Je peux comprendre que le collège ne corresponde à ce qu'ils veulent. Par contre, si le libre-arbitre est infime quand on vient d'etre titularisé, on sait pertinemment qu'entrer en zep implique 3/4 ans pour en partir et encore si pacs blanc ou pas, si enfants ou pas. Je m'interroge juste sur la volonté et l'outrecuidance de certains, qui voudraient que je mette ma liberté au service de leurs envies ( à savoir certains sont pacés ou fiancés!). Tout comme on peut se demander pourquoi sont ils devenus profs?
Un journal a publié un sondage récemment sur les nouveaux profs : nous cumulerions stress, absentéisme  mais serions heureux. Je ne peux m'empecher de la confronter aux mots d'une prof au sujet de son enseignement. "faire en sorte que les élèves soinet bien oui, de faire mieux , non".

En attendant je fais des listes en to mute or not ? Si oui, où? et aurais je assez de points pour aller ailleurs. au vu des dernières lois, à moins de faire un enfant avant janvier 2007 ou de rencontrer un cul de jatte avec quatre enfants, afin de mettre toutes les chances de mon coté, je ne vois pas... la "démarche" de ces nouveaux venus me rappellent la chanson de Dominique A, elle sent l'âme vautrée au détriment d'autrui pour sauver sa peau....

*allusion au titre de Dominique A "Pour la peau"...

- Publié dans : Ecrans
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Samedi 28 avril 2007
de regénération de l'humanité, mais le malheur de mes parents, je ne le voyais pas." A.Appelfeld.


Quelque part en Palestine,Ernest, écrivain septuagénaire, se heurte à l'écriture comme à ses parts de non-dits. A ses côtés, une jeune femme simple Iréna, dame de compagnie, vit dans l'absence des ses parents défunts. L'écriture comme l'Histoire sont des territoires inconnus, à l'un comme à l'autre. Lui se heurte aux pages blanches comme on refuse de se regarder en face; elle le regarde,impuissante, errer. Le quotidien est leur seul langage commun, fait d'habitudes, d'heures fixes et de gestes immuables. A mesure qu'Ernest entre dans sa nuit, elle l'accompagne. Les mémoires de chacun, l'écriture se délie se dérobent à mesure qu'ils se rapprochent..

L'auteur d'origine roumaine, Aharon Appelfeld place son roman sous le signe de la naissance au mot au lien. Son écriture simple, concise accompagne le dialogue de chacun de ses personnages avec l'écriture, sa part d'histoire amputée. Il double son récit d'un questionnement : comment naît l'écriture d'un auteur? comment naît le sentiment amoureux?
"Les mots qui ne sont pas reliés à une souffrance ne sont pas des mots, mais de la paille.Toutes ces années je suis allé vers des lieux auxquels je n'appartenais pas, vers des mots qui n'étaient pas nés en moi." Que signifie " des mots qui ne sont pas nés en moi?" voulut-elle demander. Ernest devina ses pensées et dit: "Des mots qui ne sont pas nés de mes propres douleurs."

A priori, rien ne lie ces deux univers, si ce n'est le goût du silence mêlé à celui du secret. Autour des thèmes de l'Histoire, de l'exigence du mot juste, il mesure la place du rêve et des coincidences-parallèles qui initient la rencontre. Là où Iréna pourrait se tenir en marge par son ignorance des mots, Ernest apprend à faire preuve d'humilité, à sortir du mimétisme qui touche tout artiste: ne pas oser prendre place par crainte de ne pas être à la hauteur. L'écrivain est en guerre avec lui-même. " l'écriture est le domaine secret d'Ernest, il n'en raconte rien et Iréna ne pose pas de questions, mais elle sent qu'il s'agit d'un violent champ de bataille." L'insatisfaction le guette : les insomnies pour un mot "mal choisi le torture toute la nuit", les demandes à Iréna de brûler ses précédents manuscrits.

Ces écrits sont les vies des autres vues par Ernest, l'ouvrage auquel il s'attelle est l'histoire de sa vie. Au début, il n'y rencontre que les ténèbres d'une guerre civile intérieure. En questionnant Iréna sur son passé, il lève la cigue posée sur la sienne. Son écriture s'épure, il commence à lire ses pages à celle qui partage son quotidien, il apprend à aller au plus nu. Le reniement est au coeur de ce récit. Ernest apprend à renoncer à ces parts rejetées où résident son enfance, ses parents. Enfant, il avait fui le mutisme de ses parents. Il renia son judaïsme en s'enrôlant dans les jeunesses communistes avant d'intégrer l'Armée Rouge. Son affranchissement passe par le mot, l'écriture. Ce qui le rendit apatride aux yeux de ses parents les enfermant un peu plus dans leur silence. Il devint étranger à ses propres origines. "Il me semblait alors, dit-il, que c'était à qui se tairait le plus. Je poossédais en ce temps-là des mots en abondance, les mots des livres que j'avais lus, et les mots que le Parti m'avait fait avaler par la suite."

A l'opposé, Iréna "apprend des livres ce que ses parents ne lui ont pas dit." Ces livres sont ceux de Primo Levi, Anne Frank, Moshé. L'Holocauste absente mais omniprésente dans la vie de cette dernière est évoquée pudiquement. Elle sait aussi les rites d'une pratique et d'un sentiment religieux inconnus à Ernest. L'écriture de son autobiographie devient une immersion dans l'histoire d'une mémoire prise dans les rets de l'Histoire. Pour elle, le passé réouvert d'Ernest devient une découverte de la littérature, du non-dit qu'elle peut supporter. "Ecrire, c'est faire surgir des choses de l'oubli? s'étonna Iréna.
- Manifestement oui
- Qu'y-a-t-il encore que nous ignorons?
- Qui sait?."

Ce livre qu'Ernest ne brûlera pas le mène vers la douleur et l'apaisement. A mesure que son corps porte les stigmates de la maladie qui le ronge, son écriture se libère, répare sa mémoire entamée. Iréna ignore Kafka et les autres mais ne me méconnaît pas le combat d'Ernest. Là où il serait tenté de renoncer, "elle le protège tel un garde du corps, attentive et chaque fois que la Mort s'approche de la fenêtre, elle bondit sur ses jambes et le chasse..". Des nuits d'écriture et des souffrances physiques, elle y apporte sa simplicité. Il apprend à se mettre à sa portée comme il apprend à délivrer les lèvres tues de ses parents. Pan par pan, ils esquissent un langage qui leur est inconnu, qui les surprend autant qu'il leur semble évident. Elle devient une présence qui ne pèse, se départit du deuil perpétuel de ses parents avec lesquels elle dialoguait, se révèle à sa féminité. Les coincidences-parallèles se conjuguent en révélant à chacun la raison d'être de la rencontre.
"Les douleurs torturent sa chair mais Ernest n'est pas un homme malheureux.La présence d'Iréna, sa proximité; lui ouvre des couloirs vers des mondes qu'il n'a pas connus, ou qu'ils a connus mais dans lesquels il était aveugle. Il ne s'était jamais représenté un tel amour".

Aharon Appelfeld et Ernest ne font peut-être qu'un, le jeu de variations entre Ernest/il et le "je" invite au rapprochement. Comme lui son double fictif, Aharon Appelfeld a été enrôlé par l'Armée Rouge avant de rejoindre la Palestine où il vit et écrit. Soudain l'amour est, à la fois, une autobiographie que l'auteur rapièce : des pensées, des réminiscences et une réflexion sur la présence de l'autre permettant de retrouver le fil d'Ariane de la mémoire qu'on avait crue perdue. Son écriture est une invitation/initiation à écouter les silences, à saisir en tremblant la main qui pourrait vous accompagner pour entrer en soi, parts d'ombre comprises, secrets de famille levés pour naître à soi, au mot.

"Désormais il sait que la littérature commence avec le puits au dessus duquel on s'est penché enfant, la peur noire qui vous a étreint à la vue de sa profondeur, avec le chiot qu'on a caressé et dont il s'est avéré qu'il avait la rage, puis avec la course vers la clinique bondée de gens effrayés, d'enfants qui braillent, le médecin qui tient dans sa main une grande seringue,découvre le ventre tremblant et y plante l'aiguille. La mère n'est pas moins effrayée que l'enfant. De là il aurait dû partir, des petites niches enfouies sous la pluie d'automne,de la mère,du père.S'il était parti de ce point, il aurait eu une autre vie."

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