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Une liste à la Prévert au pouls du  regard ou d'écriture... des fragments du monde, de ce qui le fait défaillir, tressaillir, sourire...Jeter colères et cris par manque de montagne ou de mers dans nos urbanités...Fixer des vertiges les jours ou nuits où l'envie de partager se fait plus forte....

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Jeudi 12 juin 2008



L'ombre de Bogota de Ciro Guera

" This story is about people./People who live at the heart of a war-torn country./People whose stories meet on the streets of a chaotic, convoluted city./People who carry the burden of an endless history of violence./ People who’ve seen and suffered the most atrocious circumstances, and yet, refuse to give up./ Refuse to surrender./People with the will to break the endless circle of death and desolation./And start over./ People who laugh,/ Suffer/ Fall/Dream/Feast/Teach/Learn/and sometimes do wrong/The ones who don’t always win/The ones who defend their dignity, even on the edge of the abyss/The ones who pay the price/People of Colombi/This story, is about us.”
 Texte de présentation du film de Guera

Des axes, des trajectoires, deux hommes dans la ville, des regards à l'oblique comme les corps. De la Colombie, Ciro Guerra évite l'écueil du documentaire, l'ivresse de la violence et de la vitesse qui attirent les regards d'ailleurs. Du lieu où il est né, le réalisateur voulait évoquer ce mouvement de sysiphe qui marque l'ordinaire des jours. En équilibre instable, étiré dans leur survie quotidienne, dans les fatigues des combats qui font épouser  aux corps leurs silhouettes chinoises. En avoir ou pas, en être ou se mettre en marge, s'exposer ou se retrancher, éviter de se souvenir ou oublier. Entre conte philosophique et questionnement de la mémoire, L'ombre de Bogota interroge les vertiges de la dualité de la conscience humaine avec une épure de l'esthétique et du récit rares et concises, entre orfèvrerie fellinienne et dénuement pascalien.

Quartiers pauvres de Bogota, Mane traîne sa jambe de bois en quête d'un travail pour payer son loyer. Sa démarche claudiquante l'expose aux railleries des bandes du quartier, à l'exploitation de l'agence pour l'emploi. Tout semble se monnayer : raison d'être et droit de cité. L'origami l'amène à rejoindre la cohorte des manants qui font la manche dans les artères de Bogota. Lors d'une ultime agression, sa route croise celle d'un homme étrange.
Le regard masqué de lunettes noires, le visage anguleux, il promène sa silhouette au dos harnaché d' une chaise. Avec celle-ci, il s'improvise porteur de marchandises ou d'hommes. Le soir, il quitte la ville et poursuit sa ville. Là où le sens de la solidarité semble avoir déserté ou reste à réinventer, Mane et le porteur vont retrouver leur rang d'homme. Des déliés de l'amitié aux parts d'ombre de la mémoire, la frontière entre humanité et inhumanité est indiciblement fragile et impalpable.

Entre expérience et récit, L'ombre de Bogota expose un projet troublant. Pourquoi expérience? Proche d'une démarche photographique, l'oeil de Guerra circonscrit ces personnages dans un espace, des trajectoires qui découpent la ville et ses errances en lignes graphiques. Le noir et blanc lui permet de jouer sur le grain, les jeux d'ombres portées. Chaque plan porte la marque des cadrages de Bresson avec cette prégnance solaire de la vie-violence (surexposition quand le porteur est victime de tensions de l'oeil quand le soleil ploie) présente chez Tina Modotti ou encore Nacho Lopez. Le travail sur le son participe à la dimension expérimentale : le murmure agité, crasseux de la ville se superpose aux respirations haletantes de Mane et le tempo de son pas-sa canne claudiquant, faisant écho au silence reptilien du porteur. Le traitement de l'image et l'apparence statique renforcé par l'économie des dialogues évoque des références convoquées par Ciro Guerra le néoréalisme italien d' Umberto De Sica et La Terre Tremble de Visconti. Lequel confère au film une force captivante et grave.  
Le récit est dans ces autres langages, venant ainsi déployer une géométrie sensorielle et abstraite. Ciro Guerra peut ainsi étendre son intrigue tout en écaillant le visage de Bogota. Des thèmes se croisent et déclinent leur dualité
- les personnages entre Fellini, voire Renoir ( portrait de la pension de famille) et De Sica donnent au conte de Guerra une étrangeté réaliste.
- le temps : celui qui éprouve , la survie entre élans et ressacs, inscrit gestes et chemins dans un mouvement cyclique d'un Chaplin fatigué. Ce dernier tutoie celui des relations humaines: Mane et le porteur s'apprivoisent comme on agence un pion sur l'échiquier de la mémoire. L'un dans le désir de connaître, l'autre dans la dissimulation.
- le cycle ou le labyrinthe sont des figures qui structurent l'ombre de Bogota.Les allers-venues des personnages, la répétition des scènes et des plans aux mêmes endroits participent à ce mouvement des pélerins qui, sur les parvis des églises au Moyen-Age, expiaient leurs fautes dans cette ronde, dans ces chemins maintes fois éprouvés. Le réalisateur souligne la dimension religieuse qui imprègne les gestes quotidiens de la Colombie entre fatalité et culpabilité. La figure christique est également présente dans le personnage du porteur : sa chaise portée sur le dos comme une croix, une faute à expier.

Chaque personnage est frappé du sceau de la faute tue. Dimension pascalienne : chacun est à la fois responsable etc oupable , bourreau et victime. De la Colombie, Ciro Guerra n'omet pas la violence, celle des jours ordinaires, celle de la barbarie. L'amitié monstrueusement fellinienne des deux hommes dans ses écheveaux et ses éclats d'humanité, dans ces dissimulations et mises à nus, est agencé avec une précision toute hitchcockienne. L'image dans l'image est le procédé par lequel le réalisateur insuffle une dimension nouvelle à son film. Une vidéo, autre facette de la Colombie, celle des téles novelas, des documentaires sur la guerre des gangs, l'animalité de la survie. Rien ne sera montré, mais tout sera dit, détaillé. Le face à face, hors la ville, entre le porteur et Mane est d'une concision froide et juste, elle ramène le spectateur à la part de monstruosité méconnue en soi, en l'autre. La disparition du porteur croise le fantôme de Tarkovski, la culpabilité inscrite dans son corps par une balle qui comprime sa mémoire, sa dernière marche dans la forêt, suit le parcours d'un homme coupable debout.  L'assourdissant bruit de la nature bruissante et les paroles nues tissent un lien inextinguible entre Mane et le porteur, entre soi et sa part d'ombre, son acceptation. **

Tourné avec un budget minimum dans des conditions difficiles, L'ombre de Bogota dessine une cartographie de la mémoire intérieure de la Colombie. Loin de la complaisance, Ciro Guerra montre autant la singularité tortueuse de son pays que son irrémédiable universalité. Les cinémas (Fellini, Cassavetes..) qui l'ont inspiré, qui s'esquissent ça et là dans son premier film, laissent naître une interrogation. Interrogation d'autant plus forte que ses choix de construction du récit obéissent à une concision, une épure
mettant le spectateur face à lui-même, si l'autre est à la fois un ami et un monstre?

¨( Notion singulière présente en Amérique du Sud où bourreaux et victimes ou descendants se cotoyent sans le savoir ou du moins le dire, climat singulier qui émaille les informations venant de ce continent)

KMBOKMBOKMBOKMBO




- Publié dans : Ecrans
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