Sur mes fiches d'état-civil, il y a leurs noms et prénoms, lesquels composent de leurs sangs mes veines . La manie des entourages a cherché longtemps les ressemblances entre eux et moi. Un peu d'elle, un peu de lui. Les pistes se sont finalement brouillées, on ne sait d'où viennent mes yeux verts, encore moins ces lèvres, encore plus d'inconnues sur ces non-dits que je veux casser, ces questions dérangeantes qui demandent s'il y a quelqu'un en face. Ils font de moi leur trophée , leur fierté, construite à contre-courant de leurs personnes. Leur sourire assuré se brise quand je les regarde en silence.
Ma mère, de retour de Pologne,son pays de fuite durant quatre ans : "Je ne savais pas comment faire face à la situation matérielle..Je ne savais pas comment communiquer avec ton frère. Je n'ai pas eu le courage de lui dire et puis M. ne veut plus prendre le relais " . Quelques mois auparavant, elle a failli rejouer la même scène : choisir de partir en Afrique. Ma réponse: "Si tu pars, tu fuis la situation de mon frère, tu n'assumes rien comme..." Toujours la même attitude, elle avance un prétexte, tourner autour de la vraie réponse, la pousser dans ses retranchements, la vraie réponse arrive. 48h de retard, elle arrive à cran, ses bagages étouffent mon espace.
Faire les mêmes pas sans aucune variation. Tenter de créer l'illusion d'un lien. Elle n'entend pas, je répète plusieurs fois la même question, elle est dans son monde, sa logique. Elle joue à l'adulte. Le jeu est imparfait, falsifié. Par effraction, trouver des oeillières de lumière ouvertes sur des parts de vérité. Puis ces silences arrivent, lourds, dès que je cesse d'avancer vers elle, de mener la danse. La contraindre à occuper sa place, m'en lasser, m'en délester. . Même violence policée face à son inconscience: "Tu devrais aller jusqu'au procès, ça mettrait les choses au clair". Lui rappeller comment elle en tremble de cet acte, des conséquences qui la condamneraient aussi, de son silence volontaire, aveugle et ses mensonges. Opposer une fin de non-recevoir à ses souhaits qu'elle ne saurait concrétiser "J'ai peut-être un lien à recontruire avec vous". Etre vivant, poids mort en face de moi. Une absence qui se voudrait présence , ne sachant pas être à sa place.
Lettre recommandée du père continuant de se retrancher derrière les faux-semblants, les fausses vérités. Sa voix au téléphone, son écriture sonnent faux. En ma présence, il n'aurait pas ces mots-là, il le sait, il en tremble de se trouver, seul à seul, en face de moi. Il aligne les mots pour dire qu'il ne sait pas être là pour mon frère. Colère de ses paroles aveugles. Plus la force de faire le premier pas, chevilles rompues aux entorses, cesser de jouer les stratèges, de déstabiliser pour faire advenir les langues déliées. Ma main a déja giflé son visage plusieurs fois, ses larmes je les connais, ses aveux aussi "Tu peux parler moi je ne peux pas." Un homme debout, quelqu'un qui sait être là, ça ressemble à quoi? Pas à lui.
Ne plus réfuter les mots de ceux qui me voient m'épuiser en vain , d'aller là vers ceux qui me feront forcément mal. Eviter même si je n'y parviens pas toujours de montrer à ceux qui m'entourent comment cela m'entame. Le corps prend cette douleur à épurer à coups de courbatures, de poings de douleur ténus. Moins envie de faire rire, plutôt envie de silence. Revendiquer timidement,honteusement, (carapace de petite soldate toujours là !) que la mer sise au bord des yeux me vient, que oui les voir m'entame même si j'ironise. Retrouver mes répères, m'oublier dans des gammes, une balade avec l'oeil ouvert sur le monde, nager sous l'onde longtemps, loin, signaler une ligne infranchissable quelques heures le temps de revenir vers ceux qui m'apaisent. Qu'ils me pardonnent de ne pas toujours savoir les protéger de ces creux de vagues...
Deuils d'eux depuis longtemps signalés, digérés, relevés par les regards extérieurs, demi-sourire à la question du psychiatre du frère :"Comment expliquez vous cette absence, ce manque de responsabilités? ". Deuil plus douloureux, moins aisé, de ce frère que j'aurais voulu connaître, avec lequel je perds l'évidence complice. Goût de cendres glacé à l'intérieur des veines.
Laissez tomber, on vit mieux sans...
Déconstruit-on son passé ou cherche-t-on prendre le spièces nécessaires pour avncer, en acceptant que certaines nous soient interdites, obtinément muettes? Après quelques temps d'éreinte, la ligne est fragile....